Plusieurs maladies intra-abdominales
peuvent se présenter sous une forme identique à celle de lischémie
mésentérique. Donc, la clé du diagnostic réside dans un degré élevé de suspicion
clinique. Les patients qui ont une ischémie avancée se présentent avec une péritonite
diffuse, sont en état de choc et souffrent de dérèglements métaboliques graves. Il est
clair quun événement catastrophique sest produit chez ces patients.
Toutefois, lischémie nest que lun des diagnostics possibles. Dans la
plupart des cas, ces patients seront envoyés en chirurgie et, lorsque le diagnostic
na pas été confirmé avant lopération, il deviendra évident au moment de
lopération. Souvent, ces patients ne peuvent pas être sauvés; la mortalité se
situerait entre 70 % et 90 %. Il faut souligner que lischémie précoce est beaucoup
plus difficile à diagnostiquer chez un patient. Sachant que le taux de mortalité est
très élevé aux stades avancés de lischémie, les meilleures garanties de
guérison pour le patient atteint de cette maladie dépendent dun diagnostic et
dun traitement précoces.
Le patient type est âgé de plus de 50 ans et a souvent
des antécédents de cardiopathie ischémique et de maladie vasculaire périphérique. Aux
stades précoces de lischémie, le patient se plaint de douleurs abdominales
intenses (dues à langiospasme) en labsence de signes péritonéaux. Les
cliniciens ont décrit cette situation par lexpression « douleur sans commune
mesure avec les signes physiques ». Dautres symptômes non spécifiques tels que
nausées, vomissements et modifications des habitudes intestinales peuvent être
présents, mais ne sont généralement pas très utiles pour le diagnostic.
4.2.1 ANALYSES DE LABORATOIRE Il nexiste malheureusement pas de
marqueur sérique fiable de lischémie intestinale précoce, bien que de nombreuses
études aient cherché à trouver un tel marqueur biochimique. La créatine kinase, la
phosphatase alcaline, la lactate déshydrogénase, la diamine oxydase et le phosphate
inorganique font partie des marqueurs biochimiques qui ont été examinés. Tous ces
marqueurs seront anormaux au stade avancé de la maladie, mais leurs changements au début
de lischémie sont trop variables pour être de quelque utilité en clinique.
Quoique les modifications biochimiques associées avec lischémie intestinale
avancée ne soient pas spécifiques, on peut sattendre à une leucocytose. À cause
de la déperdition de liquides dans labdomen, on a souvent observé des
perturbations électrolytiques et des anomalies de la fonction rénale découlant de la
déshydratation. Il peut également survenir une hyperamylasémie après le passage de
lamylase de lintestin ischémique à la cavité abdominale, ce qui permet son
entrée dans la grande circulation par la suite. Dans certains cas, cette hyperamylasémie
peut être faussement interprétée comme un signe de pancréatite. Enfin, au stade
avancé de lischémie, lanalyse des gaz du sang révélera généralement une
acidose métabolique. 4.2.2 EXAMENS RADIOLOGIQUES Les premiers examens radiologiques visent à éliminer dautres causes de douleur abdominale et de péritonite. Tous les patients devraient subir une radiographie abdominale en position debout et couchée sur le dos. Bien que ces radiographies puissent appuyer un diagnostic dischémie, notamment par lobservation dun épaississement de la paroi intestinale et dimages « en empreintes de pouce », leur but principal est dexclure une perforation dun viscère ou une obstruction intestinale. Dans de nombreux centres médicaux, on a recours à la tomodensitométrie comme examen de première intention pour les patients souffrant de douleurs abdominales. Plusieurs marqueurs dischémie ont été décrits par des radiologistes ayant des connaissances spécialisées en tomodensitométrie, entre autres lépaississement de la paroi intestinale, loedème de la muqueuse, la pneumatose et la présence de gaz dans les veines porte et mésentériques. Par injection de grandes quantités de produits de contraste dans les veines périphériques, locclusion des veines et des artères mésentériques peut maintenant être mise en évidence chez certains patients. Bien sûr, bon nombre de ces indices ne sont pas spécifiques et actuellement nous ne recommandons pas lusage de la tomodensitométrie pour le diagnostic de lischémie intestinale. Toutefois, cet examen peut être utile pour exclure dautres processus morbides intra-abdominaux. Par exemple, il peut être difficile de distinguer une pancréatite aiguë dune ischémie intestinale sur la base de lexamen clinique. Toutes les deux peuvent saccompagner dune hyperamylasémie ou dune péritonite. Cest une situation où une tomodensitométrie abdominale peut savérer utile pour exclure une inflammation rétropéritonéale. Léchographie combinée avec un
examen Doppler du débit sanguin du réseau splanchnique artériel et veineux est
maintenant utilisée dans certains centres pour le dépistage de lischémie
dorigine mésentérique. Notre expérience personnelle de cette technique est
limitée et le rôle exact quelle sera appelée à jouer nest pas clairement
défini. Des résultats expérimentaux obtenus dans un modèle dischémie utilisant
des lapins laissent entrevoir que limagerie par résonance magnétique (IRM)
pourrait également être dune grande utilité pour le diagnostic de
lischémie dorigine mésentérique. Il est certain que des anomalies
artérielles et veineuses de même que limportance de la circulation collatérale
peuvent être documentées chez certains patients par IRM. Toutefois, une plus longue
expérience clinique sera nécessaire avant que cette technique puisse être complètement
évaluée.
Langiographie demeure la norme pour le diagnostic de lischémie
dorigine mésentérique (figure 3)
et, comme il est dit plus loin, elle peut jouer un rôle important dans le traitement de
ces patients. Nous sommes convaincus que tous les patients chez lesquels une ischémie
intestinale dorigine mésentérique est soupçonnée devraient passer une
angiographie pour quon puisse confirmer le diagnostic et planifier le traitement.
Chaque fois que cest possible, cette démarche devrait être adoptée même chez les
patients qui ont une péritonite. On a souvent tendance à envoyer ces patients
directement en salle dopération sans faire dangiographie. Ils doivent être
traités rapidement mais une angiographie peut savérer bénéfique malgré le court
délai quelle impose. En plus de servir à reconnaître les patients qui pourraient
avoir besoin dune embolectomie ou de reconstruction vasculaire, elle permettra de
traiter les angiospasmes au cours de la période périopératoire. Cette ligne de conduite
thérapeutique exige deux choses. Premièrement, pour que le traitement soit efficace, un
radiologiste spécialisé dans les techniques invasives doit être disponible en tout
temps et il doit y avoir un système permettant le fonctionnement de la salle
dangiographie dans un bref délai. Deuxièmement, le médecin doit réaliser
quil faut sattendre à un nombre appréciable de résultats négatifs avec ce
faible seuil pour langiographie.
4.3.1 RÉANIMATION ET ÉVALUATION Il est important dinsister sur le
fait que si un diagnostic dischémie mésentérique est soupçonné, lexamen
et le traitement subséquent doivent être efficaces et énergiques si lon veut
diminuer la morbidité et la mortalité. Le traitement initial pour tous les patients est
la réanimation. La réanimation nécessaire varie énormément selon le degré et
létendue de lischémie. Ainsi, lischémie précoce nécessite peu de
réanimation, alors que les patients dont lintestin est infarci pourraient avoir
besoin dêtre admis aux soins intensifs et mis sous surveillance par des techniques
invasives. Linsertion dune sonde de Swan-Ganz pour la surveillance de la
pression centrale peut être dune grande utilité dans la réanimation du patient en
état de choc qui a aussi une cardiopathie sous-jacente. Il faut garder à lesprit
que, chez les patients qui ont un infarctus intestinal étendu et avancé, une «
stabilité » complète peut ne jamais être atteinte et que, par conséquent,
lexamen et le traitement doivent commencer sans délai. Toutefois, une «
instabilité » qui persiste est, sans le moindre doute, un mauvais présage. Dune
manière générale, on devrait éviter les vasopresseurs pour maintenir la pression
sanguine parce quils peuvent accroître le degré dischémie intestinale. Le
rôle des antibiotiques nest pas clairement défini. Notre règle est
dadministrer aussitôt que possible un traitement antibiotique à large spectre aux
patients qui font une péritonite. En labsence de péritonite, les antibiotiques
sont employés au cours de la période périopératoire si lintervention
chirurgicale savère nécessaire.
Lalgorithme de traitement que nous
recommandons est présenté dans la figure
4. Essentiellement, les patients sont divisés en deux groupes : ceux qui
font une péritonite et ceux qui nen font pas. Bien que tous les patients ayant une
péritonite doivent subir une laparotomie, le traitement précis pour les deux groupes de
patients sera dicté par les résultats de langiographie. Ces derniers peuvent être
classés en quatre grandes catégories. Occlusion thrombotique Ce résultat est généralement obtenu en faisant passer dans laorte un produit de contraste. Cependant, il peut parfois être difficile de distinguer locclusion thrombotique par une embolie artérielle proximale. Lautre difficulté avec ce résultat est quil est parfois dû à une obstruction chronique qui nest pas nécessairement liée aux signes et aux symptômes du patient au moment de lexamen. Dans la plupart des cas, ces patients auront besoin dune reconstruction artérielle, mais le plan de traitement final sera fondé sur lanatomie vasculaire précise et sur le degré de circulation collatérale. En présence dune péritonite, il faudra presque toujours procéder à une résection de lintestin. Une perfusion préopératoire de papavérine peut certainement être utile chez certains patients. Toutefois, selon le siège de lobstruction vasculaire, il pourrait être impossible de trouver un endroit où insérer un cathéter pour la perfusion. Embolie majeure Ces emboles sont habituellement situés dans la partie proximale de lartère mésentérique supérieure. La majorité des patients devraient être envoyés en chirurgie pour évaluation de lopportunité dune embolectomie, quil y ait ou non des signes péritonéaux. La perfusion de papavérine au cours de la période périopératoire devrait être employée pour diminuer langiospasme provoqué par lischémie. Embolie mineure Ces emboles sont limités aux branches de lartère mésentérique supérieure ou à la portion du vaisseau qui est distale par rapport à lorigine de lartère iléo-colique. À moins que des signes péritonéaux ne soient présents, ces patients devraient recevoir une perfusion de papavérine et être gardés sous observation. Angiospasme (ischémie non occlusive) Ce résultat peut être obtenu en réaction à une obstruction artérielle mécanique. Toutefois, lorsquil constitue la seule observation, cela indique la présence dune ischémie non occlusive. Le traitement recommandé est une perfusion de papavérine. 4.3.2 PERFUSION DE PAPAVÉRINE La perfusion de papavérine a été
recommandée comme principal élément du traitement médical de lischémie
mésentérique. Bien que nous soyons daccord avec son utilisation, il faut souligner
que son efficacité na pas été démontrée de manière absolue par des essais
cliniques menés en bonne et due forme.
La papavérine est un dépresseur des fibres
lisses. Administrée par voie générale, elle provoquera une dilatation non spécifique
de larbre vasculaire. Toutefois, comme elle est presque complètement métabolisée
après un seul passage hépatique, son administration sélective dans la circulation
mésentérique produit des effets généraux minimes. Cela permet dobtenir la
vasodilatation de la circulation mésentérique sans baisse de la pression artérielle
générale. Ordinairement, la papavérine est perfusée dans la circulation mésentérique
(habituellement lartère mésentérique supérieure) après lintroduction
sélective, guidée par angiographie, dun cathéter dans le tronc artériel. La
papavérine est dissoute dans une solution physiologique isotonique à la concentration de
1 mg/mL, quoiquune concentration plus élevée puisse être utilisée. Il ne faut
pas ajouter dhéparine à cette solution, car elle cristalliserait. La perfusion est
amorcée à raison de 30 mg/heure et peut être augmentée jusquà 60 mg/heure. Dans
la plupart des cas, la perfusion de papavérine est maintenue pendant 24 heures. Le
cathéter est ensuite rincé avec une solution physiologique isotonique pendant 30 minutes
et langiographie est répétée. Si langiospasme persiste, ce cycle devrait
être répété toutes les 24 heures pendant 5 jours au maximum. Au cours de la perfusion,
les signes vitaux du patient doivent être surveillés. Une baisse subite de la tension
artérielle indique habituellement que le cathéter sest déplacé de la circulation
mésentérique vers laorte. Cela peut être confirmé par un angiogramme fait au
chevet du patient. En général, la perfusion de papavérine est assez sûre et les
complications majeures sont habituellement liées à linstallation initiale du
cathéter artériel. Les complications comprennent des lésions de lartère
fémorale, la mobilisation de plaques athéroscléreuses accompagnée dembolies des
membres inférieurs et la formation dun faux anévrisme après le retrait du
cathéter. 4.3.3 INTERVENTION CHIRURGICALE Le rôle de lintervention
chirurgicale est dévaluer la viabilité de lintestin ischémique,
deffectuer la résection si elle est nécessaire et, si possible, datténuer
ou de contourner une obstruction vasculaire. Si lon peut, lintervention de
chirurgie vasculaire devrait être faite en premier, de façon que ses effets sur la
viabilité intestinale puissent être évalués.
Lune des décisions les plus
difficiles pour le chirurgien est de déterminer si les lésions intestinales sont
réversibles ou non. Des critères subjectifs tels que la couleur des parois intestinales,
la présence de péristaltisme et la perception de pulsations mésentériques sont
souvent employés. Malheureusement, ces critères peuvent mener à une évaluation
inexacte dans plus de 50 % des cas. Cela a incité les chirurgiens à employer une
approche de réintervention. Par cette approche, seuls les segments les plus manifestement
infarcis sont réséqués et tous les autres segments sur lesquels un doute plane sont
laissés en place. Une réintervention est ensuite effectuée dans les 24 heures pour
décider de la nécessité de procéder à dautres résections. Plus récemment,
plusieurs mesures objectives ont été employées pour lévaluation de la viabilité
intestinale. Ces mesures comprennent la coloration par produits fluorescents, la
vélocimétrie laser, loxymétrie de surface et la détermination du pH intramural.
Actuellement, aucune de ces techniques na été largement adoptée mais, au fur et
à mesure quelles seront améliorées, elles peuvent en venir à jouer un rôle
important dans lévaluation de la viabilité intestinale. Une deuxième situation
difficile pour le chirurgien est le traitement des patients qui ont un infarctus
intestinal presque complet. Même après résection, le taux de mortalité dans ce groupe
de patients est très élevé et ceux qui survivent doivent ensuite être alimentés
indéfiniment par nutrition parentérale. Chez les patients âgés qui ont dautres
problèmes médicaux sous-jacents, de nombreux chirurgiens choisissent de ne pas faire de
résection. Chez un patient plus jeune, victime dun accident vasculaire
catastrophique, la démarche a tendance à être plus énergique, en particulier parce
quavec les progrès constants dans la transplantation dintestins, on peut
espérer que, dici à quelques années, lintestin réséqué pourra être
remplacé.
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