
 
| 13. ENTÉROPATHIE
PAR INTOLÉRANCE AU GLUTEN (MALADIE COELIAQUE) |
|
Dans la maladie coeliaque appelée aussi
sprue coeliaque (entéropathie provoquée par le gluten ou entéropathie
par intolérance au gluten), la muqueuse de l’intestin grêle est
endommagée par les aliments renfermant du gluten, notamment ceux qui
contiennent du blé, du seigle, de l’orge et peut-être de l’avoine.
La maladie se caractérise par une atteinte non spécifique et une
malabsorption subséquente de la majorité des nutriments. Le mécanisme
précis de la toxicité du gluten est inconnu. Le fractionnement des protéines
céréalières montre que l’élément toxique pour la muqueuse
intestinale est une partie de la molécule de gluten appelée gliadine. Même
si la gliadine peut être inactivée dans un tube à essai par dégradation
enzymatique, au cours de la digestion, la gliadine est dégradée en
peptides plus petits par la pepsine et la trypsine, sans perdre sa toxicité.
Chez les personnes allergiques, les symptômes et les changements
pathologiques se manifestent dans les 12 heures qui suivent la
consommation de gluten. Le système immunitaire joue aussi un rôle. Les
biopsies de l’intestin grêle chez les patients dont la maladie
coeliaque n’est pas traitée montrent une augmentation des lymphocytes
et des plasmocytes dans le chorion de la muqueuse ainsi que des
lymphocytes dans l’épithélium. Les analyses immunocytochimiques
indiquent une augmentation des cellules qui produisent les IgA, les IgG et
en particulier les IgM. On a aussi observé une hausse des taux sériques
d’IgA et une réduction des taux sériques d’IgM; il semble qu’ils
reviennent à la normale à la suite du traitement de la maladie.
Les études génétiques indiquent qu’environ 10 % des parents au
premier degré du patient sont porteurs asymptomatiques de la maladie. Les
antigènes HLA-B8 et HLA-DW3, en général associés avec des problèmes
de liaisons, se retrouvent chez 80 % des patients, comparativement à 20 %
dans la population générale. En outre, un antigène spécifique est présent
à la surface des lymphocytes B chez environ 80 % des patients qui ont une
maladie coeliaque, par comparaison avec 10 % à 15 % des témoins. On
trouve cet antigène chez tous les parents des patients, ce qui suggère
que l’antigène est transmis par le mode autosomique récessif. La
maladie coeliaque est également présente chez environ 2 % des cas de
diabète insulino-dépendant.
| 13.1 Caractéristiques
cliniques |
page
275 |
13.1.1 MANIFESTATIONS CHEZ L’ENFANT
Chez l’enfant, les symptômes évoquant
la maladie coeliaque apparaissent progressivement et se caractérisent par
un ralentissement imperceptible du développement après l’introduction
des céréales dans l’alimentation (tableau
15). Le nourrisson affecté est irritable, anorexique, pâle
et décharné. L’examen physique révèle une hypotonie générale et
une distension abdominale. Les selles sont molles, volumineuses, nauséabondes
et de couleur glaise. Chez l’enfant un peu plus vieux, les douleurs
abdominales peuvent être le premier symptôme; elles sont parfois assez
intenses pour causer une occlusion intestinale. L’enfant plus âgé
souffre aussi d’anémie, de rachitisme et d’un retard de croissance.
Chez l’adolescent, la maladie présente très souvent une phase latente.
Même si la maladie est relativement asymptomatique durant l’enfance,
les personnes affectées n’atteignent généralement pas leur grandeur
normale, restant plus petites que leurs frères ou soeurs.
TABLEAU
15. Symptômes de la maladie coeliaque
|
| Manifestations |
Causes ou
carences probables |
|
| Courantes |
|
| Anémie |
Fer, folates,
B12 , pyridoxine |
| Glossite |
Fer, folates |
| Perte de
poids / faiblesse |
Malabsorption
– bilan azoté négatif |
| Diarrhée /
ballonnement |
Malabsorption
des graisses et des glucides |
| Douleurs
abdominales |
Augmentation
de la production de gaz intestinaux secondaire à la malabsorption
des glucides |
| Occasionnelles |
|
| Hyperkératose
folliculaire et dermatite |
Vitamine A,
folates |
| Troubles de
pigmentation |
Insuffisance
surrénale associée |
| Oedème |
Hypoprotéinémie |
| Tétanie |
Vitamine D,
calcium, magnésium |
| Ostéomalacie |
Vitamine D,
calcium |
| Purpura |
Hypoprothrombinémie
(vitamine K) |
| Rares |
|
| Dégénérescence
de la moelle épinière |
B12 |
| Névrite périphérique |
B12
, vitamine E, thiamine, pyridoxine |
| Psychose |
B12 |
| Affections
malignes (en général lymphome de l’intestin grêle) |
Inconnues |
|
|
|
13.1.2 MANIFESTATIONS CHEZ L’ADULTE
La maladie coeliaque peut se manifester à
tout âge, même après 70 ans, mais elle survient habituellement entre 20
et 60 ans. Chez l’adulte et l’adolescent, les symptômes classiques de
diarrhée, de perte de poids, de malnutrition ou de perte osseuse (ostéomalacie)
sont devenus moins courants. Les manifestations subcliniques et légères
sont fréquentes, survenant dans plus de 50 % des cas. Il peut n’y avoir
qu’une seule manifestation : anomalie hématologique inexpliquée (carence
en fer avec ou sans anémie, carence en folates, macrocytose), symptômes
constitutionnels ou fatigue avec perte de poids minimale et aucun symptôme
intestinal, ou symptômes digestifs ou abdominaux légers. Cette maladie
est plus courante chez les personnes d’ascendance irlandaise ou écossaise,
ou chez celles qui ont des antécédents familiaux.
La diarrhée reste un symptôme courant, mais de nombreux patients présentent
des habitudes de défécation normales, avec des périodes de diarrhée et
de constipation en alternance, ou souffrent de constipation seulement. La
diarrhée est habituellement légère, avec moins de trois selles par jour
dans la plupart des cas. Elle se présente peu souvent sous forme de
selles flottantes, qui constituent pourtant un phénomène courant chez
les sujets en santé ayant beaucoup de gaz intestinaux. En fait, il est
plutôt rare que l’on observe des selles suggérant une stéatorrhée (selles
mal formées, volumineuses et difficiles à chasser de la cuvette,
graisseuses, collantes, pâles et nauséabondes). Le symptôme le plus
courant est la fatigue; la flatulence, le borborygme, la distension et les
crampes abdominales surviennent aussi fréquemment. La perte de poids généralement
modérée (moyenne de 10 kg) peut être absente dans les cas légers. Les
maladies osseuses (ostéomalacie) et métaboliques (tétanie) cliniquement
manifestes sont devenues rares en raison des régimes alimentaires généreux
en Occident, mais elles restent des signes cardinaux de la maladie
coeliaque. L’apparition d’une intolérance au lactose chez un sujet
d’ascendance nord-européenne constitue un indice diagnostique.
En général, l’atteinte de la muqueuse dans la maladie coeliaque va
en s’accentuant du duodénum jusqu’au jéjuno-iléon et est plus sévère
à la partie proximale; l’étendue de la lésion intestinale détermine
en grande partie le tableau clinique de la maladie.
Les patients atteints de dermatite herpétiforme, maladie de
Duhring-Brocq, ont une entéropathie mineure par intolérance au gluten,
mais souvent sans impact clinique.
| 13.2 Résultats
des analyses de laboratoire |
page
277 |
Tout comme les signes et les symptômes
cliniques, les résultats de laboratoire varient beaucoup. Pour poser un
diagnostic formel de la maladie coeliaque, il faut démontrer qu’un régime
sans gluten atténue l’atrophie des villosités de la muqueuse de
l’intestin grêle. En pratique, plusieurs tests peuvent être utilisés
pour appuyer l’hypothèse de la maladie coeliaque ou pour évaluer les
conséquences biochimiques possibles, ou les deux à la fois.
13.2.1 ÉPREUVES HÉMATOLOGIQUES
L’anémie est présente chez moins de 50
% des adultes; elle peut être secondaire à une carence en fer, en
folates ou, plus rarement, en vitamine B12 . Étant donné que
la maladie coeliaque touche davantage la partie proximale de l’intestin
grêle (c.-à-d. le duodénum où se fait l’absorption du fer), il est
plus fréquent que l’on observe un taux sérique faible en fer. Ce test
de laboratoire et celui qui détermine la carence en folates constituent
deux examens de dépistage de la maladie coeliaque. La diminution de
l’absorption de la vitamine B12 et la malabsorption de la
vitamine K (avec un allongement du temps de prothrombine) sont rares.
13.2.2 ANALYSE DES SELLES
Le diagnostic de la stéatorrhée peut être
confirmé par une analyse des graisses sur des selles recueillies pendant
une période de 72 heures. La stéatorrhée est habituellement légère
(10 à 20 g/j) et peut être absente dans certains cas. Sa gravité dépend
de l’étendue de la lésion intestinale, de sorte que les patients dont
la maladie n’affecte que la partie proximale de l’intestin grêle ont
souvent une excrétion normale de graisses dans leurs selles.
13.2.3 ÉPREUVES BIOCHIMIQUES SUR LE
SANG
Une déplétion de minéraux (zinc, magnésium)
et d’ions (potassium) survient seulement dans la forme grave de la
maladie. Les protéines plasmatiques restent souvent dans les limites
normales, mais une entéropathie exsudative (fuite de protéines sériques
dans la lumière intestinale) possiblement accompagnée de malnutrition
peut provoquer une baisse de l’albumine sérique. Un faible taux sérique
de carotène (et parfois de cholestérol) peut indiquer la présence de la
maladie.
13.2.4 ÉPREUVES DE TOLÉRANCE AUX
GLUCIDES
Environ les deux tiers des patients
atteints de la maladie coeliaque présenteront des valeurs anormales de D-xylose
dans l’urine. Le D-xylose, un aldopentose, est absorbé par le segment
supérieur de l’intestin grêle et excrété presque complètement dans
l’urine dans les cinq heures qui suivent son ingestion. La malabsorption
du D-xylose est mieux évaluée par la concentration sérique après
ingestion, et indique spécifiquement une pathologie de l’intestin grêle
ou une prolifération microbienne intraluminale. De la même façon, les lésions
des cellules absorbantes entraînent aussi une carence secondaire en
lactase. C’est pourquoi l’épreuve respiratoire au lactose peut aussi
être anormale dans la maladie coeliaque.
13.2.5 EXAMENS RADIOLOGIQUES
L’étude barytée de l’intestin grêle
peut montrer une dilatation de l’intestin et un léger épaississement
des villosités de la muqueuse. Les signes intraluminaux de la
malabsorption auxquels s’ajoutent la floculation, la segmentation et la
fragmentation de la substance barytée (dues à des quantités excessives
de liquide qui se trouvent dans la lumière intestinale) sont variables et
plutôt rares. (Les nouvelles suspensions barytées maintenant utilisées
ont permis de faire cette constatation exceptionnelle.) Les résultats
radiologiques ne sont pas spécifiques pour le syndrome de malabsorption
dans la maladie coeliaque.
13.2.6 ÉPREUVES DE PERMÉABILITÉ
L’intestin de patients souffrant de la
maladie coeliaque peut « fuir » et permettre le passage de sucres, tels
que le mannitol ou le lactulose, de la lumière de l’intestin vers le
sang, puis l’urine. La présence de quantités accrues de ces sucres
dans l’urine après l’ingestion par voie orale indique une anomalie de
la barrière de perméabilité intestinale. L’observation d’une perméabilité
plus élevée peut indiquer la présence de la maladie coeliaque ou
d’autres troubles de l’intestin grêle.
13.2.7 EXAMENS SÉROLOGIQUES
La démonstration dans le sérum
d’anticorps contre la gliadine, la réticuline ou l’endomysium peut
indiquer la présence de la maladie coeliaque. La mesure du titre
d’anticorps IgA anti-endomysium s’est avérée une épreuve sensible
pour déceler la maladie coeliaque, même dans des études de dépistage
menées chez des enfants ne présentant pas de symptômes.
13.2.8 BIOPSIE DE L’INTESTIN GRÊLE
Les biopsies de l’intestin grêle peuvent
être obtenues par endoscopie au niveau du segment distal du duodénum (au
moins quatre biopsies). Dans de rares cas, si le diagnostic reste
incertain, il peut être nécessaire de pratiquer une biopsie perorale
d’un plus grand spécimen de la muqueuse au niveau de la jonction duodéno-jéjunale
en utilisant une sonde de Rubin ou la capsule de Crosby.
Un prélèvement de jéjunum « aplati » chez un adulte de race
blanche dans les pays occidentaux indique presque toujours une maladie
coeliaque, même si d’autres troubles peuvent aussi s’accompagner de
changements similaires (sprue tropicale, lymphome diffus, déficit en
immunoglobulines et syndrome de Zollinger-Ellison avec hypersécrétion
gastrique). Chez l’enfant, l’intolérance aux protéines de soya,
l’intolérance aux protéines du lait de vache et la gastro-entérite
virale produisent des effets similaires. Par conséquent, pour établir
sans l’ombre d’un doute le diagnostic de maladie coeliaque, il faut
obtenir une réponse clinique à un régime sans gluten. Il n’est généralement
pas nécessaire de confirmer cette amélioration par une deuxième biopsie
chez l’adulte. L’atrophie de la muqueuse intestinale s’atténue même
s’il faut des mois, voire des années, pour que la muqueuse retrouve un
aspect histologique normal une fois le gluten éliminé de
l’alimentation; par contre, la muqueuse retrouve rarement son aspect
normal dans le duodénum.
Au microscope, la muqueuse « aplatie » typique de la maladie
coeliaque révèle la disparition des villosités, un épithélium de
surface cubique anormal, des cryptes nettement allongées et un nombre
accru de plasmocytes et de lymphocytes dans le chorion de la muqueuse. La
lésion, parfois très subtile, peut comprendre une augmentation de
lymphocytes dans l’épithélium et une modification de la position du
noyau dans l’entérocyte (figure
19). Dans une lésion subtile à villosités atrophiées, il
est important de bien orienter l’échantillon pour obtenir une
estimation correcte de la hauteur des villosités. Lorsque la lésion
intestinale ne touche pas la totalité de l’intestin grêle, le segment
proximal de l’intestin grêle est le plus gravement atteint, la lésion
diminuant de gravité en direction distale. Cette lésion peut être en
foyers. Cependant, la maladie coeliaque n’épargne pas le segment
proximal si le segment distal est atteint. Parfois, l’aspect
macroscopique de la muqueuse observée au moment de l’endoscopie haute
peut alerter le médecin quant à la possibilité de la maladie coeliaque
et l’inciter à procéder à une biopsie du duodénum.
La pierre angulaire du traitement de la
maladie coeliaque est le régime sans gluten, c’est-à-dire qu’il faut
éviter le blé, le seigle, l’orge et l’avoine, mais de nombreux
autres aliments restent permis. La consultation d’un spécialiste en diététique
est primordiale pour assurer le succès du traitement. Il est souvent nécessaire
d’ajouter des suppléments en fer et en acide folique. Si les produits
laitiers causent de la diarrhée, il faut utiliser, pendant les premiers
mois, les lactases qu’on trouve sur le marché. En général, les symptômes
cliniques s’atténuent en moins de quelques semaines, mais certains
patients plus atteints peuvent présenter des changements spectaculaires
après quelques jours.
| 13.4 Complications
et pronostic |
page
280 |
Si le patient ne répond pas au traitement,
la raison première est généralement la suppression incomplète (souvent
involontaire) du gluten de son alimentation. Il faut donc réévaluer le régime
alimentaire. Une consultation en diététique peut aider à déterminer
les sources insoupçonnées de gluten telles que les médicaments, les
bonbons ou le dentifrice. Le patient doit se sentir encouragé par les médecins
et les diététistes à poursuivre son régime. Parmi les autres causes
d’échec figurent un diagnostic erroné (sprue tropicale, lymphome,
etc.), une dysgammaglobulinémie, une insuffisance pancréatique associée
« fonctionnelle » et une maladie coeliaque dite réfractaire. Si la
maladie s’accentue après une période de rémission, il faut envisager
la possibilité d’indiscrétions alimentaires (contenant du gluten), de
cancer (il y a un risque accru de lymphome) ou de rares cas de maladie
coeliaque réfractaire, de sprue collagène ou de jéjuno-iléite ulcéreuse
non granulomateuse (figures
20A, 20B).
13.4.1 MALADIE COELIAQUE RÉFRACTAIRE
Dans la maladie coeliaque réfractaire, les
symptômes de malabsorption et l’atrophie de la muqueuse intestinale
persistent ou réapparaissent malgré l’élimination totale du gluten de
l’alimentation. Les corticostéroïdes, l’alimentation parentérale
totale et la cyclosporine ont été utilisés comme traitement, mais leur
valeur n’est pas évidente. Le pronostic est très défavorable.
13.4.2 JÉJUNO-ILÉITE ULCÉREUSE NON
GRANULOMATEUSE
Il s’agit d’une complication très rare
qui s’accompagne de douleurs abdominales, d’hémorragies intestinales
et de diarrhée. Des ulcères peuvent évoluer vers la perforation et la
sténose. Le taux de mortalité associé avec cette complication est très
élevé.
13.4.3 SPRUE COLLAGÈNE
La sprue collagène est une affection rare
généralement associée avec une malabsorption grave. En plus des aspects
caractéristiques de la biopsie de l’intestin grêle chez les patients
atteints de la maladie coeliaque non traitée, il est possible de voir une
bande de collagène trichrome-positive marquée sous l’épithélium de
surface (figure 21).
Comme les altérations peuvent se présenter par plaques, il faut
pratiquer de multiples biopsies à différents endroits pour confirmer le
diagnostic. Il n’existe pas de traitement efficace autre que des soins
nutritionnels de soutien.
13.4.4 CANCER
Chez les patients atteints de la maladie
coeliaque, l’incidence du cancer augmente et les principales
manifestations revêtent la forme de lymphomes de l’intestin grêle ou
de carcinomes de l’oesophage ou du côlon. Un régime strict sans gluten
diminue ce risque, une autre bonne raison pour encourager la suppression
du gluten pendant toute une vie. En général, la plupart des patients
atteints de la maladie coeliaque ont une espérance de vie normale.
  
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