
 
Quand un patient se plaint de diarrhée, le
médecin doit déterminer s’il s’agit bien d’un changement des
habitudes de défécation et si le patient se plaint en fait d’une
augmentation de la fréquence ou du volume de ses selles.
Si la diarrhée du patient est aiguë (c.-à-d. d’une durée inférieure
à deux semaines), il est probable que la malabsorption de l’eau et des
électrolytes est secondaire à un processus infectieux ou toxique (tableau
8). Par contre, si la diarrhée dure depuis plus longtemps,
il faut chercher d’autres explications. Chez le patient qui n’a pas
subi de chirurgie gastrique, les quatre causes de diarrhée chronique les
plus fréquentes sont 1) le syndrome du côlon irritable; 2) la maladie
inflammatoire de l’intestin; 3) la malabsorption; 4) le cancer du côlon.
Le médecin doit aussi tenir compte des altérations de la fonction
intestinale causées par une consommation excessive de médicaments ou
d’alcool (voir la section 11). Le ténesme, les besoins impérieux ou la
sensation d’une évacuation incomplète suggèrent une atteinte du
rectum ou du côlon sigmoïde. L’évacuation de sang, de pus ou de mucus
suggère une inflammation de l’intestin, une maladie intestinale ischémique
ou un cancer. Le syndrome de malassimilation (décrit dans la section précédente)
doit être soupçonné en cas d’expulsion de particules d’aliments non
digérés ou de gouttelettes d’huile et en présence de symptômes de
malnutrition, particulièrement de perte pondérale.
TABLEAU 8.
Causes courantes de diarrhée aiguë
|
Médicaments
Laxatifs
Antiacides
Antibiotiques
Parasympathomimétiques
Lactose
Guanéthidine
Quinidine
Dérivés digitaliques
Colchicine
Suppléments potassiques
Lactulose
Bactéries (cytotoniques, par
l’intermédiaire de toxines)
Escherichia coli entérotoxinogène
(toxines thermolabiles et thermostables)
Vibrio cholerae
Vibrio parahaemolyticus
Clostridium perfringens
Bacillus cereus |
Bactéries
(cytotoxiques, par l’intermédiaire de toxines)
Clostridium difficile
Staphylococcus aureus
Shigella dysenteriae
Campylobacter jejuni
Yersinia enterocolitica
Bactéries (invasives)
Salmonella
Escherichia coli entéro-invasif
Bactéries (mécanisme inconnu)
Escherichia coli entéropathogène
Escherichia coli entéro-adhérant
Virus
Parvovirus (virus de Norwalk)
Réovirus (rotavirus)
Protozoaires
Cryptosporidium
Giardia lamblia
Entamoeba histolytica
Parasites
Strongyloides
Trichuris |
|
Dans les sociétés occidentales, le poids
des selles quotidiennes est d’environ 200 g. Comme les selles
contiennent de 70 % à 90 % d’eau, quelle que soit leur consistance, la
diarrhée pathologique consiste en un excès d’eau qui augmente le poids
des selles. Ce concept conduit directement aux mécanismes responsables de
la malabsorption ou de la stimulation de la sécrétion d’eau.
Deux avertissements sont de mise. Premièrement, il faut souligner que
le bol fécal varie en fonction de l’alimentation et surtout en fonction
du contenu en glucides non digestibles (fibres alimentaires). Les selles
sont moins volumineuses dans les pays industrialisés qu’elles ne le
sont dans les sociétés où les habitants consomment de façon régulière
de grandes quantités de fibres alimentaires. Deuxièmement, l’atteinte
du côlon distal ou du rectum peut aussi se traduire par l’émission fréquente
et souvent douloureuse de petites selles (en raison de la capacité limitée
du réservoir), même s’il y a peu d’eau dans les selles et s’il
n’y a aucune augmentation de leur poids. En fait, la « constipation »
peut être courante chez les patients atteints d’une rectite.
La diarrhée aiguë se définit comme une émission de selles d’un
poids supérieur à 200 g par jour pendant moins de 14 jours. Elle représente
toujours un changement dans les habitudes de défécation et est souvent
associée avec une augmentation de la fréquence des selles.
| 10.1 Diarrhée
d’origine bactérienne |
page
251 |
La majorité des infections intestinales guérissent
d’elles-mêmes en moins de deux semaines. Les diarrhées aiguës
d’origine bactérienne sont de deux types : le type toxigène lorsqu’une
entérotoxine en est le principal agent pathogène responsable, et le type
invasif lorsque le microorganisme pénètre tout d’abord dans
l’entérocyte, même s’il est possible qu’une entérotoxine soit
aussi produite. Les entérotoxines se classent en entérotoxines cytotoniques
(toxines qui produisent une sécrétion de liquide dans l’intestin par
l’activation des enzymes intracellulaires sans endommager la surface épithéliale)
et en entérotoxines cytotoxiques (toxines qui causent une lésion
de l’entérocyte et provoquent une sécrétion de liquide). Les trois
principaux syndromes cliniques causés par les infections bactériennes
sont 1) l’intoxication alimentaire, 2) la gastro-entérite infectieuse
et 3) la diarrhée des voyageurs.
10.1.1 INTOXICATION ALIMENTAIRE
Le syndrome de l’intoxication alimentaire
se caractérise par l’apparition d’un épisode bref mais fulgurant de
diarrhée chez les personnes qui ont consommé des aliments contaminés
par des bactéries ou par des toxines bactériennes.
Staphylococcus aureus, Salmonella, Clostridium perfringens et Bacillus
cereus sont responsables de 90 % des empoisonnements alimentaires.
Staphylococcus aureus produit une entérotoxine thermostable, inodore
et sans saveur, qui se développe dans les desserts, les poissons et les
fruits de mer mal réfrigérés. L’ingestion de l’entérotoxine préformée
cause des nausées, des vomissements et une diarrhée profuse en quatre à
huit heures. Les symptômes disparaissent spontanément en 24 heures.
Aucun traitement particulier n’existe ni n’est nécessaire.
Clostridium perfringens produit une toxine préformée à partir
de spores qui se développent dans les viandes contaminées cuites à une
température inférieure à 50 °C. Les symptômes se caractérisent par
l’apparition, de 8 à 24 heures après le repas, de diarrhée et de
crampes abdominales sans vomissements. Cette maladie dure moins de 24
heures et aucun traitement spécifique n’est indiqué.
Bacillus cereus produit soit un syndrome de vomissements, s’il
s’agit de l’entérotoxine, soit un syndrome diarrhéique. Le syndrome
de vomissements est toujours associé avec l’ingestion de riz et il est
causé par une toxine préformée élaborée dans le riz qui refroidit à
la température ambiante. La toxine n’est pas détruite même si l’on
fait sauter le riz par la suite, la chaleur n’étant pas suffisante. Le
syndrome diarrhéique se produit après l’ingestion du microorganisme
lui-même.
Ces deux maladies sont de courte durée et ne requièrent pas de
traitement spécifique. Le diagnostic de l’intoxication alimentaire est
toujours posé d’après l’anamnèse. Sauf en cas de circonstances spéciales
(botulisme), il n’est pas rentable de procéder à l’isolement de la
toxine.
10.1.2 GASTRO-ENTÉRITE
Les microorganismes en cause dans les
gastro-entérites exercent leurs effets prédominants essentiellement en
colonisant et en détruisant l’épithélium intestinal ou en produisant
diverses entérotoxines.
10.1.2.1 Gastro-entérite bactérienne
cytotoxique causée par une toxine
Vibrio cholerae est la cause typique
de la diarrhée toxicogène. Il produit une toxine qui se fixe sur la
membrane cellulaire interne et active l’adénylcyclase. Cette enzyme
fait augmenter les taux d’AMP cyclique qui, à son tour, amène l’entérocyte
à sécréter de l’eau et des électrolytes tout en altérant leur
absorption. Le volume des selles peut dépasser 1L par heure. Le
traitement s’appuie sur le rétablissement de l’équilibre hydro-électrolytique
et le maintien du volume intravasculaire. Même si le transport de l’eau
et des électrolytes est perturbé, celui du glucose reste intact. Comme
l’absorption du glucose s’accompagne du transport du Na+
(et, par conséquent, de l’eau), on peut faire boire une solution
aqueuse de glucose et de sodium pour remédier à la déshydratation aiguë
du choléra.
Plusieurs souches d’Escherichia coli (E.
coli) sont entéropathogènes et exercent leurs effets de différentes
façons (tableau 9).
Les formes invasives de E. coli peuvent causer une colite qui
ressemble à celle qui est associée avec d’autres infections bactériennes
et qui peut également rappeler une ischémie sur les plans clinique,
endoscopique et histologique.
TABLEAU
9. Types d’Escherichia coli pathogènes intestinaux
|
| Nom |
Toxine |
Mécanisme |
|
| Entéropathogène
(EPEC) |
Toxine
shigelloïde |
Adhérence |
| Entérotoxinogène
(ETEC) |
Toxine
labile (TL)
Toxine stable (TS) |
Active
l’adénylcyclase
Active la guanylate-cyclase |
| Entéro-invasif
(EIEC) |
Toxine
shigelloïde |
Pénètre
l’épithélium |
| Entéro-adhérant
(EAEC) |
- |
Adhérence |
| Entéro-hémorragique
(EHEC) |
Toxine
shigelloïde (verotoxine) |
Inconnu |
|
E. coli entérotoxinogène (ECET) se
multiplie dans la partie supérieure de l’intestin grêle après avoir
franchi la barrière acide de l’estomac. Il envahit ensuite la surface
de la muqueuse sans la pénétrer. Comme dans le choléra, il n’y a pas
de lésions à la muqueuse ni de bactériémie. ECET produit deux types
d’entérotoxines : une toxine thermolabile (TL) et une toxine
thermostable (TS). Certains ECET n’élaborent que la toxine thermostable,
d’autres que la toxine thermolabile, et d’autres enfin produisent les
deux toxines. La toxine thermostable provoque une diarrhée en stimulant
la sécrétion intestinale par l’intermédiaire de la guanylate-cyclase
et ensuite par le GMP cyclique. La toxine thermolabile entraîne une
diarrhée par un mécanisme similaire, sauf qu’elle agit par l’intermédiaire
de l’adénylcyclase et de l’AMP cyclique. Après une période
d’incubation de 24 à 48 heures, la maladie se manifeste par des
douleurs abdominales hautes, suivies d’une diarrhée aqueuse.
L’infection peut être bénigne avec seulement quelques selles liquides
ou au contraire être grave et ressembler au choléra. Le traitement est
symptomatique; l’antibiothérapie n’est pas efficace et en plus elle
risque de favoriser l’émergence de souches résistantes d’ECET.
Vibrio parahaemolyticus se trouve
dans les poissons et les fruits de mer et peut causer une diarrhée à la
suite de leur ingestion s’ils sont consommés crus. L’entreposage de
produits mal réfrigérés pendant plusieurs heures est la cause courante
de la majorité des éclosions. L’apparition d’une diarrhée aqueuse
et fulgurante est la principale manifestation de l’infection qui
s’accompagne aussi de crampes abdominales, de nausées et de
vomissements. La fièvre et les frissons se produisent dans 25 % des cas.
La maladie est brève, sa durée médiane étant de trois jours. Le
traitement est symptomatique et l’antibiothérapie n’est pas indiquée.
Après avoir été ingéré, Shigella
dysenteriae attaque le côlon tout en épargnant l’estomac et
l’intestin grêle. Les shigelles adhèrent à la surface de la muqueuse,
puis y pénètrent et se multiplient dans les cellules épithéliales en
se déplaçant latéralement à travers le cytoplasme vers les cellules
adjacentes, grâce à des prolongements semblables à des filopodes. Il
est rare que ces bactéries pénètrent la muqueuse intestinale et
envahissent la circulation sanguine. Lorsqu’elles se fixent à la
cellule ou y pénètrent, elles élaborent des produits toxiques. Il
convient de signaler que l’amoxicilline n’est pas efficace contre la
shigellose.
Même un petit inoculum de 200 bactéries
seulement (comparativement à plus de 107 pour Salmonella)
provoque des crampes abdominales, des brûlures rectales, de la fièvre et
de multiples selles sanguinolentes et mucoïdes de petit volume. Les
principales complications intestinales sont la perforation et la déperdition
protéique grave, mais d’autres complications générales peuvent aussi
se produire, comme les symptômes respiratoires, le méningisme, les
convulsions, le syndrome hémolytico-urémique, l’arthrite et les éruptions
cutanées. L’ampicilline, à raison de 500 mg 4 f.p.j., ou le co-trimoxazole
à raison de deux comprimés 2 f.p.j., pendant cinq jours, est le
traitement de choix.
L’empoisonnement alimentaire à Salmonella
serait attribuable à une entérotoxine semblable à celle de Staphylococcus
aureus, mais cette entérotoxine n’a pu être identifiée jusqu’à
maintenant. De 12 à 36 heures après l’ingestion d’aliments contaminés
(en général de la volaille), la personne se met subitement à souffrir
de maux de tête, de frissons et de douleurs abdominales qui
s’accompagnent de nausées, de vomissements et de diarrhée. Ces symptômes
peuvent persister de un à quatre jours pour finalement disparaître. Dans
les cas de gastro-entérite à Salmonella non typhoïdique,
l’antibiothérapie n’a pas réussi à modifier le taux de guérison.
En fait, elle augmente la durée de l’« état de porteur » de la bactérie
dans l’intestin et est donc contre-indiquée.
Les diarrhées à Campylobacter jejuni sont
plus fréquentes que les diarrhées causées par les salmonelles et les
shigelles. La consommation d’aliments mal cuits ou contaminés cause
l’infection. La bactérie se fixe à la muqueuse et libère une entérotoxine
qui détruit l’épithélium environnant. Sur le plan clinique, on
constate souvent un prodrome caractérisé par des symptômes généraux,
des maux de tête et une sensation de malaises généralisés. La maladie
diarrhéique prolongée se présente souvent en deux phases, la phase
initiale se caractérisant par une diarrhée sanglante suivie d’une légère
amélioration et la seconde phase, par une aggravation de la diarrhée. La
maladie dure en général moins d’une semaine, même si les symptômes
peuvent persister plus longtemps; les récidives surviennent dans 25 % des
cas. Le traitement optimal consiste à administrer de l’érythromycine,
à raison de 500 mg 4 f.p.j., pendant sept jours.
Yersinia enterocolitica se transmet souvent aux humains par les
animaux de compagnie ou par l’ingestion d’aliments contaminés. Le
microorganisme envahit les cellules épithéliales et produit une entérotoxine.
Sur le plan clinique, le spectre de la maladie va de la simple gastro-entérite
à l’iléite et à la colite invasives. Ce microorganisme cause de la
diarrhée, particulièrement chez les enfants de moins de cinq ans. Les
enfants de plus de cinq ans peuvent présenter une adénite mésentérique
accompagnée d’iléite pouvant simuler une appendicite aiguë. Chez les
adultes, Yersinia est moins susceptible d’être pathogène; mais,
le cas échéant, il produit un épisode diarrhéique aigu et peut être
suivi de symptômes articulaires et d’une éruption cutanée (érythème
noueux) deux ou trois semaines plus tard. Le traitement est symptomatique,
car les antibiotiques ne semblent pas modifier l’évolution de
l’infection gastro-intestinale.
Clostridium difficile cause une colite secondaire à
l’administration d’antibiotiques (nous aborderons le sujet plus loin).
10.1.2.2 Gastro-entérite bactérienne
invasive
Certaines souches d’E. coli sont
pathogènes et produisent une maladie qui ne peut être distinguée de la
shigellose. On a isolé E. coli 0157:H7 dans des selles de patients
présentant une maladie diarrhéique cliniquement reconnue comme une «
colite hémorragique ». L’infection a été retracée et attribuée à
de la viande hachée contaminée et provenant de sources variées, y
compris une importante chaîne internationale de restaurants.
L’ingestion du microorganisme entraîne en moins de 24 heures des
crampes abdominales graves et de la fièvre, qui sont suivies d’une
diarrhée sanglante qui dure de cinq à sept jours. Comme le
microorganisme n’est présent dans les selles que pendant un très court
laps de temps, il est important d’obtenir des selles le plus tôt
possible pour poser le diagnostic. Le traitement est symptomatique, car
les antibiotiques ne semblent pas modifier l’évolution de la maladie.
Dans les cas graves où il y a possibilité de mégacôlon toxique,
l’administration d’antibiotiques par voie systémique est indiquée.
Salmonella – Des salmonelles de près de 1 700 sérotypes et
leurs variantes peuvent être pathogènes chez l’être humain. Il faut
une quantité d’environ 107 à 109 de
microorganismes pour produire une maladie infectieuse. Les salmonelles
envahissent la muqueuse de l’intestin grêle et celle du côlon en
particulier. Cette forme de gastro-entérite s’accompagne de nausées et
de vomissements suivis de crampes abdominales et d’une diarrhée qui
dure trois ou quatre jours pour disparaître graduellement. Dans 10 % des
cas, une bactériémie se produit et, dans 5 % des cas, l’infection se
propage aux os, aux articulations et aux méninges. Certains états
concomitants peuvent augmenter le risque de salmonellose, notamment l’anémie
hémolytique, le cancer, l’immunosuppression, l’achlorhydrie et la
rectocolite hémorragique. Le traitement demeure symptomatique dans les
cas où la gastro-entérite à Salmonella ne cause pas de
complications, d’autant plus que l’antibiothérapie prolonge l’hébergement
des germes dans l’intestin. Dans les cas de salmonellose compliquée,
c’est-à-dire lorsqu’elle s’accompagne de facteurs prédisposants ou
de septicémie, ou qu’elle frappe des sujets très jeunes ou très âgés,
on administrera de l’ampicilline ou du co-trimoxazole.
10.1.2.3 Gastro-entérite bactérienne
aux mécanismes inconnus
La diarrhée causée par des souches d’E.
coli entéropathogènes a tendance à survenir chez les nouveau-nés
et les jeunes enfants. Exceptionnellement, les enfants plus âgés et les
adultes en souffrent. Le mécanisme pathogène de cette diarrhée n’est
pas élucidé, mais l’adhérence des microorganismes aux cellules épithéliales
de l’intestin semble causer des lésions intestinales. Il n’y a pas véritablement
lieu d’instituer un traitement spécifique à moins qu’une épidémie
ne se soit propagée au service de pédiatrie ou dans les garderies. Les
aminosides non absorbables administrés par voie orale constituent alors
le traitement de choix.
10.1.3 DIARRHÉE DES VOYAGEURS
La diarrhée des voyageurs est un syndrome
qui se caractérise par une augmentation de l’émission de selles mal
formées, soit quatre ou cinq selles liquides par jour. Les crampes
abdominales, les nausées, le ballonnement, les besoins impérieux, la fièvre
et les malaises sont les symptômes les plus fréquents. La diarrhée des
voyageurs commence souvent abruptement au cours du voyage ou peu de temps
après le retour à la maison et se résorbe en général d’elle-même,
après trois ou quatre jours. Dix pour cent des infections durent plus
d’une semaine, environ 2 % plus d’un mois, et très peu, plus de trois
mois. Escherichia coli entérotoxinogène (ECET) est le
microorganisme pathogène le plus fréquemment isolé dans la diarrhée
des voyageurs. Les germes adhèrent à la paroi de l’intestin grêle où
ils se multiplient et produisent une entérotoxine qui entraîne la sécrétion
de liquide et, finalement, la diarrhée. La gastro-entérite à Salmonella,
la dysenterie à Shigella et les virus entéropathogènes
(rotavirus ou virus de type Norwalk) sont aussi responsables de la diarrhée
des voyageurs, à une fréquence moindre.
Comme la diarrhée des voyageurs est en général bénigne et qu’elle
se résorbe d’elle-même sans traitement, celui-ci est facultatif (tableau
10). Le rôle de la prophylaxie est imprécis. Les préparations
de bismuth sont utiles, mais leur usage est limité à cause de leur goût
et de la nécessité de prendre des doses élevées. L’antibiothérapie
prophylactique peut réduire les risques de diarrhée, mais elle comporte
aussi des inconvénients.
TABLEAU 10. Diarrhée des voyageurs –
Recommandations thérapeutiques
Recommandations générales
Éviter de consommer des cubes de glace, des légumes et des fruits crus,
du poisson et des fruits de mer crus et des aliments non réfrigérés.
Boire de la bière ou des boissons gazeuses embouteillées et faire
bouillir l’eau.
Boire des solutions de réhydratation au moment de crises aiguës.
Éviter les médicaments offerts sur place en vente libre contre les
crises aiguës.
Recommandations particulières
Pour le soulagement symptomatique de la crise aiguë :
Diphénoxylate – 1 comprimé à 2,5 mg
après chaque selle, jusqu’à concurrence de 8 comprimés par jour
Lopéramide – 1 capsule à 2,0 mg après chaque selle, jusqu’à
concurrence de 8 capsules par jour
Pepto-Bismol® – 30 mL à intervalle de 30 min × 8 doses
Pour diminuer l’intensité de la crise
aiguë
Co-trimoxazole – 1 comprimé p.o. 2 f.p.j.
× 3 jours
Doxycycline – 100 mg p.o. 2 f.p.j. × 3 jours
Mesures préventives :
Non recommandées, sauf pour les immunodéficients ou les sujets atteints
d’une maladie chronique
Co-trimoxazole – 1 comprimé p.o. 2 f.p.j.
× 3 jours
Doxycycline – 100 mg p.o. 2 f.p.j. × 3 jours
Ciprofloxacine – 500 mg p.o. 2 f.p.j. × 7 jours
| 10.2 Gastro-entérite
virale |
page
259 |
Au moins deux groupes de virus peuvent
causer une maladie diarrhéique aiguë.
10.2.1 VIRUS DE NORWALK
Le virus de Norwalk cause un syndrome qui
se résorbe de lui-même et qui touche les enfants et les adultes,
principalement en hiver. La période d’incubation est de 24 à 48 heures;
elle est suivie d’une association variable de symptômes pouvant inclure
de la fièvre, de l’anorexie, des nausées, des vomissements, des
myalgies, des douleurs abdominales et de la diarrhée; une guérison se
produit spontanément au bout de deux ou trois jours. L’examen au
microscope électronique de filtrats de selles en présence d’anticorps
révèle la présence caractéristique de particules virales de 27 nm
(agent Norwalk). Aucun traitement spécifique n’est connu. Les
vomissements traduisent un retard de la vidange gastrique; il n’y a pas
de caractéristiques morphologiques de la gastrite.
10.2.2 ROTAVIRUS
Les rotavirus sont les causes les plus fréquentes
de gastro-entérite non bactérienne aiguë chez les nourrissons et les
jeunes enfants. Les rotavirus envahissent les cellules épithéliales de
la muqueuse, et la maladie qui en résulte est plus grave que celle causée
par le virus de Norwalk. Une infection à rotavirus nécessite souvent une
hospitalisation et l’administration de solutés par voie intraveineuse.
Ce type d’infection survient principalement chez les enfants âgés de 6
à 24 mois, et presque toujours en hiver. L’excrétion du virus est
maximale trois ou quatre jours après le début des symptômes et disparaît
trois ou quatre jours plus tard. La grande stabilité du virus et le grand
nombre de particules virales excrétées dans l’environnement rendent la
propagation inévitable, et le risque de transmission secondaire est élevé
chez les sujets prédisposés. Par exemple, 20 % des infections à
rotavirus diagnostiquées dans des hôpitaux pour enfants sont contractées
à l’hôpital. La majorité des enfants plus âgés ou les adultes ont
des anticorps aux rotavirus, de sorte que les infections subséquentes
sont en général peu prononcées.
| 10.3 Entérites
parasitaires |
page
260 |
Les parasites qui infectent l’intestin
peuvent se répartir en trois grands groupes : les protozoaires, les vers
ronds et les vers plats. Les vers plats peuvent à leur tour être classés
en cestodes (ténia) et en trématodes (douves). Nous n’aborderons dans
ce chapitre que les quelques protozoaires qui présentent un intérêt.
10.3.1 GIARDIA LAMBLIA
La giardiase, ou parasitose à Giardia
lamblia, est endémique dans bien des régions du monde, y compris le
Canada. De une à trois semaines après avoir été contractée, la
maladie apparaît subitement et se résorbe d’elle-même en trois ou
quatre jours. Elle peut toutefois provoquer une diarrhée chronique épisodique
accompagnée de ballonnement et, parfois, de stéatorrhée et de
malabsorption ressemblant sur le plan clinique à la maladie coeliaque. Le
diagnostic s’appuie sur l’identification du parasite; on le trouve
dans les selles d’environ 50 % des patients et dans 90 % des biopsies de
l’intestin grêle examinées au microscope après une préparation
histologique adéquate (figures
16A, 16B). Le traitement de choix tant chez les patients
asymptomatiques que symptomatiques est le métronidazole, à raison de 250
mg 3 f.p.j., pendant sept jours. Il faut parfois répéter le traitement
pour éliminer complètement le parasite. La quinacrine, à raison de 100
mg 3 f.p.j., pendant sept jours, est aussi efficace.
10.3.2 AMIBIASE
L’amibiase est une maladie aiguë et
chronique causée par Entamoeba histolytica. Même si de nombreuses
espèces d’amibes vivent dans l’intestin chez l’homme, E.
histolytica semble être la seule espèce qui lui soit pathogène. Ses
manifestations sont très variables et vont de l’état de porteur
asymptomatique à la forme fulminante de la maladie, qui s’accompagne
d’une inflammation et d’ulcérations de la muqueuse. Chez les patients
asymptomatiques, on ne trouve que les kystes dans les selles, sans signe
d’envahissement tissulaire. Comme les kystes résistent à
l’environnement extérieur, la maladie se transmet par des individus qui
ignorent leur potentiel infectieux. Par contre, les patients atteints
d’une amibiase aiguë ou chronique invasive abritent, sous la forme
trophozoïte, de l’amibe qui est incapable de survivre en dehors de
l’hôte.
L’amibiase aiguë se manifeste par une diarrhée associée avec l’émission
de sang et de mucus, et par des douleurs abdominales plus ou moins prononcées.
Sous sa forme la plus grave, l’amibiase imite la rectocolite hémorragique
fulminante, et peut progresser vers la dilatation toxique (mégacôlon
toxique) et la perforation du côlon. Durant la phase aiguë, les trophozoïtes
peuvent être décelés dans les selles, dans les biopsies d’exulcérations
rectales peu profondes ou sur des frottis de mucus rectal.
Les manifestations infectieuses chroniques
de l’amibiase peuvent apparaître de nombreuses années après que la
personne a quitté la région endémique. La personne présente alors des
symptômes intestinaux non spécifiques et, parfois, des changements
radiologiques de l’intestin grêle distal et du côlon qui imitent la
maladie de Crohn, le cancer ou la tuberculose. Le diagnostic nécessite la
présence de trophozoïtes dans les selles. L’épreuve d’hémagglutination
indirecte est particulièrement valable pour confirmer le diagnostic chez
les patients qui présentent la forme invasive de la maladie.
Les complications intestinales de l’amibiase comprennent l’hémorragie
intestinale massive, qui est rare; la formation, n’importe où dans le côlon,
d’un amoebome pouvant causer une occlusion ou une intussusception; la
formation d’une sténose permanente au cours de la phase de guérison et
la colite postdysentérique qui, en général, disparaît au fil des
semaines ou des mois, sans traitement spécifique.
La dissémination générale de l’amibe peut atteindre d’autres
organes, comme le cerveau, les poumons, le péricarde et le foie. L’abcès
hépatique est la forme extra-intestinale la plus fréquente de
l’amibiase.
Les agents thérapeutiques utilisés pour le traitement de l’amibiase
agissent sur des sièges précis : dans la lumière intestinale, dans la
paroi intestinale ou dans tout l’organisme. Le traitement doit donc être
individualisé selon le siège de la maladie. Les porteurs asymptomatiques
seront traités par de l’iodoquinol, à raison de 650 mg 3 f.p.j.,
pendant 20 jours; c’est un agent efficace contre les amibes présentes
dans la lumière intestinale. La maladie aiguë ou chronique répondra
bien au métronidazole, à raison de 750 mg 3 f.p.j., pendant 10 jours.
Cependant, comme le métronidazole est moins efficace contre les amibes présentes
dans la lumière intestinale, il faut ajouter de l’iodoquinol, à raison
de 650 mg 3 f.p.j., pendant 20 jours.
10.3.3 CRYPTOSPORIDIUM
Le protozoaire Cryptosporidium appartient
au sous-groupe Coccidia. La cryptosporidiose ou infection à Cryptosporidium,
n’est reconnue comme maladie diarrhéique chez l’homme que depuis
1979. Chez les personnes immunocompétentes, la maladie se manifeste par
un état diarrhéique transitoire qui dure de un à sept jours et se résorbe
de lui-même. Les adultes sont moins affectés que les jeunes enfants.
Dans la majorité des cas, la maladie est bénigne et on n’a pas recours
au médecin. En cas d’immunodéficience (p. ex. dans le cas du sida, du
cancer, d’hypogammaglobulinémie ou d’une infection virale
concomitante), une diarrhée aqueuse chronique persistante peut
s’installer. Le diagnostic est confirmé par la présence d’ovocytes
dans les selles, ou mieux encore, par une biopsie de la muqueuse et
l’examen des microvillosités à la recherche d’inclusions
d’ovocytes de Cryptosporidium (figure
17).
On ne connaît à l’heure actuelle aucun traitement efficace contre
la cryptosporidiose. La spiramycine et le colostrum bovin hyperimmun sont
pour l’instant employés à titre expérimental.
| 10.4 Diarrhée
médicamenteuse |
page
262 |
Comme presque tous les médicaments peuvent
causer de la diarrhée, la première question à poser au patient qui en
souffre est : « Quels médicaments (prescrits ou non) prenez-vous
actuellement? » Dans le cas de diarrhée médicamenteuse, il suffit
souvent de cesser de prendre le médicament. Il en est généralement de même
dans le cas de diarrhée associée avec l’usage d’un antibiotique,
qu’elle soit accompagnée ou non de colite. Même si de nombreux médicaments
peuvent causer de la diarrhée, les manières dont ils la provoquent sont
peu connues. Les causes fréquentes de la diarrhée médicamenteuse et les
mécanismes pathogènes seront traités plus loin.
10.4.1 DIARRHÉE LIÉE À L’ANTIBIOTHÉRAPIE
ET COLITE PSEUDOMEMBRANEUSE
Les antibiotiques sont la cause la plus fréquente
de diarrhée médicamenteuse qui, dans de nombreux cas, disparaît spontanément.
L’apparition d’une colite pseudomembraneuse en association avec
l’antibiothérapie peut s’avérer grave et pourrait même parfois être
mortelle.
C’est dans les années 1950 qu’on a reconnu pour la première fois
la colite pseudomembraneuse secondaire à l’antibiothérapie comme une
entité clinique. À l’origine, on pensait qu’elle était attribuable
à la prolifération de Staphylococcus aureus, mais les recherches
ont par la suite démontré qu’elle était en fait causée par une entérotoxine
produite par Clostridium difficile.
La colite pseudomembraneuse peut survenir après l’administration de
presque n’importe quel antibiotique. Elle peut survenir plusieurs mois
après une exposition aux antibiotiques et, dans de rares cas, apparaître
sans qu’il y ait eu emploi d’antibiotiques. La fréquence des épisodes
de diarrhée ou de colite ne semble pas être liée à la dose
d’antibiotique ni à la voie d’administration. Les symptômes peuvent
se déclarer pendant l’antibiothérapie ou dans les six semaines qui
suivent l’arrêt du traitement. La vieillesse est pour le moment le seul
facteur de risque que l’on soit parvenu à recenser. La diarrhée est
habituellement liquide et s’accompagne de mucus teinté de sang. L’hémorragie
franche est rare. La diarrhée peut être débilitante, avec plus de 30 émissions
fécales en 24 heures. Elle peut s’accompagner de douleurs abdominales
d’intensité variable et d’un peu de fièvre. Selon la gravité de la
diarrhée et la quantité de liquide perdue, l’hypotension, le choc et même
la mort ont été signalés. Chez de nombreux patients, la diarrhée guérit
spontanément à l’arrêt de l’antibiothérapie. Par contre, des
examens plus poussés sont nécessaires dans les cas suivants : une diarrhée
grave associée avec des symptômes généraux et une diarrhée
persistante malgré l’arrêt de l’antibiothérapie responsable.
En règle générale, une anamnèse précise
suffit à évoquer le diagnostic de colite pseudomembraneuse et une sigmoïdoscopie
suffit à le confirmer. La présence d’importantes quantités de mucus
et de pseudo membranes blanches ou jaunâtres et saillantes typiques de la
sigmoïdoscopie est un trait caractéristique. Les biopsies sont utiles
pour confirmer le diagnostic (figures
18A, 18B). Le côlon distal est touché chez la majorité des
patients, de sorte que la sigmoïdoscopie est en général suffisante.
Cependant, chez d’autres, les lésions peuvent se limiter au côlon
droit, ce qui rend la coloscopie nécessaire.
Le diagnostic est confirmé par l’isolement de C. difficile et
de sa toxine dans les selles. S’il est certain que la diarrhée n’a
pas d’autres causes, le traitement peut débuter en attendant le résultat
des analyses. Le traitement dépend de l’état du patient. Si les symptômes
se résorbent avec l’interruption de l’antibiothérapie, aucun
traitement supplémentaire n’est vraisemblablement indiqué. Dans les
cas bénins, l’administration de métronidazole par voie orale, à
raison de 250 mg 3 f.p.j., pendant 14 jours, est efficace. Dans les cas
plus graves qui requièrent une hospitalisation, le médicament de choix
est la vancomycine, à raison de 125 mg par voie orale, 4 f.p.j., pendant
14 jours. La vancomycine est mal absorbée, et les effets toxiques sur le
système nerveux central et sur les reins sont rares. Le coût élevé de
cette antibiothérapie en limite l’usage, même si le taux d’éradication
est passablement élevé. Si le traitement par voie orale est impossible,
comme dans le cas d’un iléus grave ou d’une intervention chirurgicale
récente, on optera pour le métronidazole par voie parentérale. Environ
20 % des patients traités connaîtront une récidive des symptômes, de
la colite pseudomembraneuse ou de C. difficile, habituellement dans
les 4 à 21 jours suivant l’interruption du traitement. On répétera
alors le traitement par le métronidazole ou la vancomycine. La
cholestyramine (Questran® ) se lie à la toxine et peut soulager les
symptômes même si elle n’élimine pas le microorganisme.
10.4.2 ANTIACIDES AU MAGNÉSIUM
En règle générale, la diarrhée
osmotique causée par Mg++ est légère et peut être appréciée
des patients préalablement constipés. Il suffit de remplacer
l’antiacide au magnésium par un antiacide à l’aluminium (sans magnésium)
pour remédier à la situation. (Le magnésium est souvent l’agent
responsable de la diarrhée chez de rares patients atteints du syndrome de
Münchausen et en quête de traitement pour des symptômes qu’ils ont
eux-mêmes provoqués.)
10.4.3 ANTIARYTHMIQUES
Les antiarythmiques associés le plus
souvent avec la diarrhée sont la quinidine, le procaïnamide et le
disopyramide. Le mécanisme en cause est inconnu. La substitution de
l’antiarythmique par un autre peut supprimer la diarrhée.
10.4.4 AUTRES MÉDICAMENTS
La colchicine est souvent administrée dans
les cas de goutte. La diarrhée est un effet indésirable courant de ce médicament;
elle disparaît à l’interruption du traitement. Là encore, le mécanisme
en cause est inconnu, mais il pourrait être lié à l’effet cytotoxique
de la colchicine sur l’intestin. Les antimétabolites, comme le méthotrexate,
causent souvent de la diarrhée à la suite de la destruction de la
muqueuse de l’intestin grêle ou du côlon. Cette diarrhée peut être débilitante
et difficile à arrêter mais, mis à part la réhydratation et
l’interruption du traitement, peu de choses peuvent être faites.
  
|