
 
LA GASTRO-ENTÉROLOGIE
ET L'ÉTHIQUE MÉDICALE
J.J. Sidorov |
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Les principes moraux et les règles de l’éthique
médicale, aussi appelée bioéthique, existent depuis aussi longtemps que
la profession médicale elle-même. Ils ont été résumés sous forme de
codes, tels que le Serment d’Hippocrate et la Prière de Maimonide. Ces
codes ont constitué depuis des siècles les fondements inchangés de la
morale de l’exercice de la médecine. De profonds changements sociaux et
moraux se sont produits au fil des ans, particulièrement au cours de la
deuxième moitié du XXe siècle. Ils sont venus défier nombre
de ces valeurs traditionnelles et en ont bouleversé d’autres. Qu’il
suffise de penser aux nouvelles attitudes face à la sexualité, aux
techniques de plus en plus perfectionnées de transplantations d’organes
ou de greffes de tissus humains, aux opinions contradictoires sur
l’avortement. La promotion de l’autonomie des patients et des droits
de la personne s’est traduite par l’affermissement des droits des
patients à être pleinement informés et consultés sur toutes les
questions et les décisions liées à leur bien-être, à leur santé et même
à leur mort. Sous l’influence de professionnels comme les philosophes,
les éthiciens, les sociologues, les anthropologues et les avocats, la
nature de la relation entre le médecin et le patient s’est considérablement
modifiée.
Autrefois, cette relation était empreinte de paternalisme alors
qu’aujourd’hui, elle est davantage axée sur la participation. Ce
changement de mentalité a modifié d’une façon significative
l’exercice de la médecine. Lorsqu’un patient consulte un médecin, un
engagement contractuel s’établit entre les deux. Le patient fournit au
médecin les renseignements personnels et intimes nécessaires à
l’obtention d’une évaluation valable et d’un traitement rationnel.
Une thérapeutique globale sous-entend que le patient est considéré
comme une personne à part entière ayant ses propres valeurs morales.
L’évolution rapide des connaissances et de la technologie médicales
a aussi donné lieu à une gamme de procédés diagnostiques et
thérapeutiques coûteux, complexes et souvent invasifs. Beaucoup de
nouvelles techniques exigent un personnel nombreux et hautement spécialisé,
et elles deviennent rapidement onéreuses. Elles ont entraîné la
rationalisation de nos ressources des soins de santé, qui ont dû être réduites
progressivement. D’épineuses questions d’équité et de priorités
ont ainsi été soulevées, à savoir qui peut profiter de quoi et
pourquoi, aux dépens de qui et dans quelles circonstances.
L’application des principes actuels de l’éthique médicale à la
situation clinique et sociale en constante évolution est devenue une
composante essentielle de l’exercice moderne de la médecine (tableau
1).
TABLEAU 1.
Principes de l’éthique et obligations professionnelles
|
| Principes de l’éthique |
Obligations
professionnelles |
|
|
| Bienfaisance |
Secret professionnel |
| Absence de malfaisance |
Fidélité (tenir parole) |
| Respect de l’autonomie |
Intérêt |
| Justice, honnêteté |
Véracité (dire la vérité) |
|
Les gastro-entérologues sont soumis aux mêmes normes d’éthique que
les autres spécialistes de la profession médicale et font face à des
problèmes similaires. À l’instar des autres spécialistes, les gastro-entérologues
doivent souvent appliquer les principes généraux de l’éthique médicale
à certains aspects de leurs activités, par exemple l’endoscopie
diagnostique ou thérapeutique, et à d’autres situations comme
l’administration de nouveaux médicaments puissants, leur participation
active à des essais cliniques de médicaments et leurs rapports avec
l’industrie pharmaceutique.
La transplantation du foie, de l’intestin et du pancréas soulève
aussi des problèmes d’éthique, particulièrement en ce qui a trait à
l’économie des ressources. La demande que la transplantation
d’organes impose à la société entraîne des décisions politiques
plutôt que des décisions purement médicales, quant à l’allocation
des ressources et à l’établissement des priorités. Ces décisions ne
sont pas uniquement fondées sur le bien-être de la personne, mais elles
sont aussi grandement influencées par les perceptions sociales de justice
et d’équité. Les gastro-entérologues sont soumis à des pressions
sans cesse grandissantes pour restreindre les dépenses, rationaliser les
ressources et agir comme sentinelles pour la transplantation d’organes.
Outre les décisions d’ordre strictement médical, la détermination de
l’admissibilité du patient à une transplantation relève de l’éthique.
Ainsi, doit-on accepter comme candidats à une transplantation les
personnes dont le foie a été détruit par leur propre faute, par
l’abus d’alcool ou d’autres drogues, ou encore par une façon de
vivre particulière?
Le commerce d’organes, ou de parties d’organes est un autre sujet
qui soulève des questions d’éthique. Ailleurs dans le monde, on a
justifié la vente d’organes en disant que c’était la seule façon de
satisfaire à la demande actuelle. Une absence de normes d’éthique
strictes appliquées à l’échelle mondiale vient compliquer le débat.
Même si la médecine ne connaît généralement pas de barrières
culturelles, l’éthique est souvent propre à la culture, car elle dépend
des facteurs historiques, religieux et socioculturels.
Les principes d’éthique qui s’appliquent aux sociétés
occidentales contemporaines ne s’appliquent pas aux sociétés ayant des
traditions culturelles et sociales totalement différentes.
La disponibilité d’organes de cadavres est le principal facteur
limitant de la greffe de foie chez l’adulte au Canada. Selon une étude
récente, au moins 37 patients en attente d’une greffe sont décédés
au Canada en 1991.
Le comité d’éthique et des affaires juridiques de l’American
Medical Association a recommandé un système de choix par mandat, dans
lequel « on demanderait à chaque personne si elle consent à un don
d’organe ».
Le Conseil de l’Europe a adopté dans 13 pays une politique de «consentement
présumé», selon laquelle il incombe à l’individu d’exprimer, le
cas échéant, son refus de faire don de ses organes après son décès.
Un tel système n’existe pas au Canada. Les médecins canadiens se
trouvent donc devant la responsabilité morale de veiller à ce qu’aucun
organe potentiellement disponible ne soit perdu. En conséquence, ne pas
obtenir un organe, soit en décourageant un don par parti pris personnel,
soit en négligeant, par passivité, de considérer la possibilité et
l’opportunité de recueillir à temps les organes d’un patient,
revient à priver un receveur d’un traitement qui pourrait lui sauver la
vie.
L’avènement de la fibroscopie a eu une répercussion marquée sur la
gastro-entérologie expérimentale et clinique. Des considérations éthiques
propres à l’endoscopie gastro-intestinale sont souvent difficiles à
discerner. Les manquements flagrants au code d’éthique peuvent être
facilement décelés et identifiés. La difficulté surgit lorsqu’il est
question d’évaluer l’habileté, la compétence, le savoir-faire et le
contrôle de la qualité. Il est souvent difficile de trancher entre la
compétence professionnelle et l’innocuité d’une intervention d’une
part, et le comportement acceptable sur le plan éthique d’autre part.
Récemment, dans son rapport collectif intitulé «Consensus en
endoscopie», l’Association canadienne de gastro-entérologie a abordé
les aspects éthiques associés avec les interventions diagnostiques et thérapeutiques
invasives en gastro-entérologie. Le consentement éclairé du patient,
fondé sur la pleine compréhension des risques et des avantages, doit être
obtenu avant l’intervention et la sédation. Certes, les ressources de
la collectivité doivent être utilisées avec parcimonie, mais les
contraintes d’ordre économique ne doivent pas s’opposer à la qualité
des soins.
Outre les exigences de formation obligatoire, le médecin doit tenir à
jour ses compétences techniques et théoriques, par l’observance
scrupuleuse des normes spécifiées, et les améliorer grâce à un
apprentissage constant.
La réalisation d’interventions d’endoscopie dépassant les
exigences diagnostiques et thérapeutiques et les besoins de projets de
recherche approuvés est contraire à l’éthique.
Par ailleurs, on ne peut entreprendre une intervention innovatrice ou
une intervention standard ayant été grandement modifiée, sans obtenir
au préalable l’approbation du comité d’éthique de l’hôpital et
le consentement pleinement éclairé du patient.
Des mesures de maintien en vie qui assurent l’alimentation par voie
orale, entérale ou parentérale sont devenues la principale forme de
traitement non seulement pour les patients gravement malades, mais souvent
aussi pour les malades en phase terminale.
Cependant, l’opinion selon laquelle le soutien nutritionnel est bénéfique
aux malades en phase terminale a récemment été mise en doute.
En effet, des rapports récents fournissent de plus en plus de preuves
que le fait de ne pas administrer une alimentation et une hydratation
artificielles ne cause pas de souffrance, pourvu que l’on donne au
patient de la nourriture et des liquides par la bouche lorsqu’il le
demande, et qu’on prenne un soin adéquat de la bouche et des lèvres.
Bien qu’elles ne suffisent pas à maintenir stable le poids du patient
ni à garder celui-ci en vie, cette alimentation et cette hydratation
limitées assurent le confort du malade.
Essentielles à la vie, la nourriture et l’eau possèdent une forte
charge affective et les soignants s’opposeront fermement à toute
tentative pour les arrêter. De plus, certains médecins ne se
contenteront pas de persuader le patient, mais ils auront recours à la
contrainte pour le forcer à accepter une forme d’alimentation
artificielle.
Cela dit, de solides arguments éthiques ont été avancés, selon
lesquels le fait de prolonger la vie d’un patient par l’alimentation
et l’hydratation artificielles prolonge ses souffrances et retarde le
processus naturel de la mort. Cette intervention viole ainsi les principes
éthiques de bienfaisance et d’absence de malfaisance. Lorsqu’on
l’applique contre la volonté expresse du patient ou en usant de
contrainte, elle viole également le principe d’autonomie.
La collaboration étroite entre l’industrie pharmaceutique et la
profession médicale a grandement contribué aux progrès récents réalisés
en recherche et aux possibilités de formation. Le développement de
nouveaux produits exige des essais cliniques. La mise au point d’un
nouveau médicament, à partir du moment de l’invention d’une
structure chimique jusqu’à l’approbation finale du médicament pour
utilisation générale, prend de 10 à 15 ans en moyenne et peut coûter
jusqu’à 100 millions de dollars avant qu’un profit quelconque soit réalisé.
L’industrie est très sensibilisée au fait que des objectifs d’ordre
commercial ne doivent pas outrepasser des considérations d’ordre éthique.
Elle a donc établi des lignes directrices pour la tenue de telles études.
En respectant ces lignes directrices, l’industrie reconnaît sa
responsabilité en ce qui a trait à la surveillance et à la supervision
d’essais cliniques valables. Pour leur part, les médecins qui
participent à un essai clinique doivent posséder les connaissances
appropriées et y consacrer le temps voulu, de manière à ce qu’il
n’y ait aucun manquement aux principes éthiques.
Il est contraire à l’éthique de faire participer un patient à un
essai, à moins que l’investigateur ne croie fermement que le nouveau médicament
ou procédé sera supérieur à ceux qui sont déjà offerts.
L’investigateur doit être libre de publier les résultats d’un essai,
quels qu’ils soient et sans égard aux propres intérêts du
commanditaire. L’investigateur principal partage avec le commanditaire
la responsabilité de l’évaluation clinique du produit à l’étude,
quant à la validité scientifique, à l’exactitude et à l’aspect éthique
de l’essai. L’investigateur peut être rémunéré pour les actes
cliniques (p. ex. examen physique, endoscopies ou autres interventions
techniques) pour autant que les honoraires correspondent aux tarifs
habituels. Il est toutefois contraire à l’éthique que
l’investigateur tire des avantages financiers personnels sous forme de récompense
pour avoir dirigé une étude ou y avoir participé.
La recherche médicale effectuée chez l’humain exige un examen
attentif. Une étude récente menée par un comité d’éthique
international a révélé qu’une proportion significative des essais réalisés
chez l’humain et publiés dans des revues de gastro-entérologie réputées
ne satisfaisait pas aux critères d’éthique définis par les membres de
ce comité international. Ces derniers auraient rejeté environ 40 % des
essais s’ils avaient été membres du comité d’éthique des centres où
les essais ont été réalisés. Près de 12 % de ces essais « rejetés
» comportaient des risques pour les patients participants. Les autres
essais auraient été rejetés à cause de la mauvaise qualité du plan de
l’étude ou d’une analyse statistique boiteuse. On a aussi découvert
par la suite qu’entre 10 % et 15 % des médicaments utilisés étaient
potentiellement toxiques.
Il semble que des lacunes puissent surgir à plusieurs niveaux. Ainsi,
la poursuite de son plan de carrière et la pression universitaire à
faire preuve de productivité dans le domaine de la recherche peuvent
inciter un investigateur à ne pas tenir compte de ce qui pourrait de
prime abord avoir l’air d’un problème banal. Une supervision
occasionnelle et un contrôle de la qualité inadéquat par des
investigateurs expérimentés et réputés pourraient aussi expliquer les
lacunes. La recherche qui, par manque de rigueur, aboutit à des
conclusions erronées fondées sur des erreurs et des omissions évitables
est contraire à l’éthique. Le seul fait qu’un projet ait été
approuvé par le comité d’éthique d’un hôpital ne garantit
aucunement que l’éthique sera respectée tout le long de l’essai. Le
système de révision par les pairs, qui est une méthode classique pour
assurer la qualité scientifique de la recherche, n’est pas infaillible.
Une supervision étroite basée sur les règles de publication clairement
définies par l’établissement et une évaluation périodique et
minutieuse des progrès de l’essai peuvent éliminer nombre de ces
manquements à l’éthique. L’éthique doit faire partie intégrante de
l’évaluation scientifique.
La complexité de l’évolution scientifique, technique, philosophique
et sociale ainsi que diverses situations qui prévalent dans la deuxième
moitié du XXe siècle soulèvent une pléthore de problèmes
d’éthique dont nous devons tenir compte dans notre travail quotidien,
que ce soit en médecine clinique, en recherche ou en enseignement. Il
faut toujours considérer le patient non seulement comme un ensemble de
symptômes, de signes ou de processus pathologiques, mais bien comme une
personne, avec ses émotions, ses problèmes et sa propre échelle de
valeurs. L’éthique médicale est une composante essentielle de
l’ensemble des soins prodigués au patient. Connaître les principes
fondamentaux de l’éthique médicale (tableau
1) est aussi indispensable à l’exercice de la médecine
que l’est la connaissance de la physiopathologie pour comprendre l’évolution
de la maladie.
  
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