
 
10. CIRRHOSE DU FOIE
J. Heathcote |
page
586 |
La cirrhose est une maladie du foie diffuse
et chronique qui se caractérise par de la fibrose et par la formation de
nodules. Fibrose n’est pas synonyme de cirrhose. La formation de nodules
en présence d’une altération de l’architecture est essentielle au
diagnostic de cirrhose. Cette affection est le résultat d’une nécrose
des cellules hépatiques et de l’affaissement des lobules du foie,
attribuables à de nombreux facteurs tels que l’inflammation ou l’ischémie.
Le foie récupère par la formation de cloisons fibreuses et diffuses et
par une régénération nodulaire des hépatocytes. Ainsi, l’aspect
histologique final est identique, quelle que soit l’étiologie. La nécrose
cellulaire hépatique est souvent absente lorsque le foie est finalement
soumis à une biopsie ou à une étude histologique post mortem.
Les causes connues de cirrhose expliquent
de 90 % à 95 % des cas. Les causes les plus courantes sont l’alcoolisme,
l’hépatite chronique auto-immune et l’hépatite virale chronique ( tableau
14 ). Parmi les causes moins fréquentes figurent l’hémochromatose,
la cirrhose biliaire primitive, la cholangite sclérosante, les hépatopathies
d’origine médicamenteuse et l’obstruction chronique des voies
biliaires. Les autres causes comprennent le déficit en a
1 -antitrypsine, la stéatohépatite grave en présence
d’obésité pathologique et la maladie de Wilson. La cause de la
cirrhose hépatique qui touche de 5 % à 10 % des patients qui restent
n’est pas connue; cette dernière affection porte le nom de cirrhose
nodulaire postnécrotique. Au cours des dix dernières années, le taux de
cette forme de cirrhose a chuté, passant de 30 % à son taux actuel. La
cause la plus probable de cette baisse est la disponibilité d’épreuves
pour le dépistage de l’hépatite C.
La cause de la cirrhose ne peut
habituellement pas être établie d’après l’aspect pathologique du
foie (exception faite pour certaines causes remarquables, dont l’hémochromatose
et le déficit en a 1 -antitrypsine).
Les termes de cirrhose des espaces portes ou de cirrhose postnécrotique
auparavant employés ont été remplacés par une classification qui fait
appel à trois catégories anatomiques.
TABLEAU 14 .
Causes de la cirrhose
|
| Alcool |
Hépatite
virale
Hépatite B
Hépatite C
Hépatite D |
Troubles métaboliques
Hémochromatose
Maladie de Wilson
Déficit en a 1 -antitrypsine
Galactosémie
Glycogénose de type IV |
Troubles
cholestatiques
Cholangite sclérosante |
Maladies
auto-immunes
Cirrhose biliaire primitive
Hépatite chronique active |
| Troubles
d’origine médicamenteuse |
| Troubles
congestifs |
| Fibrose
kystique |
|
La cirrhose micronodulaire se caractérise
par l’existence de cloisons régulières et épaisses, par la présence
de petits nodules de régénération de taille uniforme et par
l’atteinte de tous les lobules. Souvent associé avec la persistance de
l’agent qui a provoqué les lésions, cet état peut représenter une
certaine difficulté de régénération du foie, comme cela se voit dans
l’alcoolisme, le vieillissement, l’ischémie et la malnutrition.
La cirrhose macronodulaire se caractérise
par la présence de nodules de taille variable; de grandes étendues de
parenchyme intact ou en régénération se trouvent à l’intérieur de
chaque grand nodule.
La cirrhose mixte macronodulaire et
micronodulaire peut être le résultat d’une régénération vigoureuse
sur un terrain antérieurement touché par une cirrhose micronodulaire ( figure12
).
| 10.3
Manifestations cliniques |
page
587 |
Les manifestations cliniques de la cirrhose
sont en relation avec la cause de la maladie, mais encore plus avec
l’ampleur de l’insuffisance hépatocellulaire et avec la présence
d’une hypertension portale, ainsi qu’avec la capacité des hépatocytes
survivants de compenser les pertes subies. Les patients sont donc souvent
classés selon qu’ils présentent une maladie latente et compensée, ou
une maladie active et décompensée, chaque catégorie ayant ses propres
corrélations pathologiques sur le plan clinique. Dans l’état
pleinement compensé, il n’y a parfois aucun symptôme, la présence de
la maladie étant soupçonnée à partir de la découverte d’un foie ou
d’une rate hypertrophiés. Au fur et à mesure que la maladie évolue,
les manifestations de l’insuffisance hépatocellulaire et de
l’hypertension portale apparaissent.
Dans l’insuffisance hépatocellulaire,
les patients se plaindront de faiblesse, de fatigue, d’une perte de
poids et d’une détérioration générale de la santé. L’examen
physique peut révéler les stigmates d’une hépatopathie chronique,
quoique ceux-ci font souvent défaut chez les patients atteints d’hépatite
virale (voir la section 2).
La facilité avec laquelle le diagnostic de
cirrhose peut être posé dépend du degré de décompensation hépatique.
Un indice élevé de suspicion est nécessaire; la maladie peut n’être
révélée que par des antécédents de consommation excessive d’alcool
et l’observation d’une hépatomégalie. Un interrogatoire minutieux
doit être fait sur tous les facteurs de risque d’hépatite virale, y
compris les transfusions sanguines, l’utilisation de drogues injectables
(actuelle ou passée), les tatouages, le perçage de parties du corps, et
de multiples partenaires sexuels. Dans l’affection décompensée, le
diagnostic est beaucoup plus facile; les caractéristiques cliniques
telles que l’ascite, l’astérixis, l’hémorragie variqueuse, l’ictère
et d’autres signes d’insuffisance hépatocellulaire peuvent être présents.
Des épreuves biochimiques peuvent parfois
permettre de déterminer la cause précise de l’hépatopathie et d’évaluer
le degré de dysfonction hépatocellulaire. En présence d’une détérioration
de la fonction hépatique, l’albumine chute, la bilirubine sérique s’élève
et le temps de prothrombine se prolonge et ne peut pas être corrigé par
l’administration parentérale de vitamine K. Le dosage des enzymes hépatiques,
tout en demeurant utile pour évaluer l’activité en cours, ne reflète
pas la gravité de l’atteinte fonctionnelle, parce que les transaminases
sériques peuvent n’être que légèrement augmentées malgré une grave
hépatopathie. La phosphatase alcaline est habituellement élevée, mais
la concentration ne traduit pas le dysfonctionnement hépatique. Une anémie
normocytaire et normochrome est observée, et le frottis sanguin révèle
des cellules cibles. Parfois, il existe une anémie macrocytaire (par défaut
en folates), mais si une hémorragie gastro-intestinale s’est produite,
l’anémie sera plus souvent microcytaire, en raison de la perte de fer.
Il peut y avoir une diminution des numérations leucocytaire et
plaquettaire résultant de l’hypersplénisme. L’urine renferme souvent
de l’urobilinogène et de la bilirubine si le patient a un ictère. Les
patients qui ont une ascite montrent une réduction marquée de l’excrétion
urinaire de sodium. La scintigraphie met en évidence des clichés de
fixation non homogène par le foie, avec redistribution à la rate et à
la moelle osseuse. La captation accrue de radio-isotopes dans la moelle
osseuse se manifeste par une captation dans la colonne vertébrale. L’échographie
abdominale est la technique d’imagerie la plus utile : elle mettra en évidence
un foie bosselé non homogène associé avec une splénomégalie. La
tomodensitométrie est rarement nécessaire. Ces examens ne permettent pas
de poser le diagnostic de cirrhose, pour lequel il faut recourir à la
biopsie du foie et à l’examen histologique. La biopsie du foie peut
aussi être utile pour déterminer une cause et le degré d’activité du
processus sous-jacent. En présence d’une coagulopathie ou d’une
ascite persistante, une biopsie par voie transjugulaire est nécessaire.
Le pronostic dépend du degré de
fonctionnement hépatocellulaire et de la cause de la maladie, ainsi que
de la possibilité de supprimer n’importe lequel des agents étiologiques.
Le pronostic s’améliore manifestement si le patient alcoolique peut
s’abstenir d’alcool, si le patient présentant une hémochromatose
subit des phlébotomies pour épuration du fer ou s’il y a suppression
de la surcharge de cuivre chez les patients souffrant de la maladie de
Wilson. De plus, des soins médicaux énergiques peuvent prolonger la vie
des patients et retarder ou prévenir des complications comme l’ascite
ou les hémorragies variqueuses. On devrait conseiller à tous les
patients atteints de cirrhose d’éviter l’aspirine et les AINS (qui
favorisent les hémorragies gastro-intestinales et l’ascite), les
antibiotiques aminosides (qui favorisent l’insuffisance rénale), les
inhibiteurs de l’ECA (qui favorisent l’ascite) et les narcotiques (qui
favorisent l’encéphalopathie). Tous les épisodes d’infections
devraient recevoir un prompt traitement, étant donné que la septicémie
entraîne une rapide détérioration chez le patient atteint de cirrhose.
Les bêta-bloquants devraient être considérés comme prophylaxie contre
les hémorragies variqueuses dans tous les cas de cirrhose accompagnés de
varices de degré égal ou supérieur à II. Une fois qu’il y a hépatopathie
décompensée (ictère, ascite, atteinte neurologique, saignement,
coagulopathie, hyponatrémie), le pronostic est sombre et on doit
envisager la greffe de foie, si elle convient.
Lorsqu’il existe un traitement spécifique
de la cause sous-jacente de l’hépatopathie, ce traitement doit évidemment
être offert. Tous les patients devraient suivre un régime alimentaire
sain et suffisant, et éviter l’alcool. Par ailleurs, le traitement
consiste à assurer une surveillance régulière et à déceler précocement
l’insuffisance hépatocellulaire. Cette insuffisance hépatocellulaire
ou cirrhose décompensée peut se traduire par n’importe laquelle des
manifestations suivantes : coagulopathie, ictère (dans l’hépatopathie
non cholestatique), encéphalopathie hépatique, hémorragie variqueuse ou
ascite. La classification de la cirrhose de Child-Pugh, qui constitue un
guide très utile pour calculer les risques d’une intervention invasive,
tient compte de ces variables ainsi que de l’état nutritionnel ( tableau
15 ). Une fois que la décompensation s’est produite, le traitement
consiste à combattre l’ascite, à éviter les médicaments qui sont mal
métabolisés par le foie, à soigner rapidement les infections et à réprimer
les hémorragies variqueuses. La greffe du foie est en train de devenir le
traitement de choix pour plusieurs patients atteints d’une hépatopathie
décompensée et terminale (voir la section 15).
TABLEAU
15 . Critères de la classification de Child-Pugh
|
| Désignation
du groupe |
A |
B |
C |
|
| Bilirubine sérique
( m mol/L) |
Moins de 34,2 |
De 34,2 à
51,3 |
Plus de 51,3 |
| Albumine sérique
(g/L) |
Plus de 35 |
De 30 à 35 |
Moins de 30 |
| Ascite |
Aucune |
Facilement maîtrisée |
Mal maîtrisée |
| Troubles
neurologiques |
Aucun |
Minimes |
Coma avancé |
| État
nutritionnel |
Excellent |
Bon |
Médiocre,
fonte musculaire |
|
  
|