
 
| 4. OCCLUSION AIGUË
DE L'ARTÈRE MÉSENTÉRIQUE |
|
4.1 Tableau clinique |
page
305 |
Plusieurs maladies intra-abdominales
peuvent se présenter sous une forme identique à celle de l’ischémie mésentérique.
Donc, la clé du diagnostic réside dans un degré élevé de suspicion
clinique. Les patients qui ont une ischémie avancée se présentent avec
une péritonite diffuse, sont en état de choc et souffrent de dérèglements
métaboliques graves. Il est clair qu’un événement catastrophique
s’est produit chez ces patients. Toutefois, l’ischémie n’est que
l’un des diagnostics possibles. Dans la plupart des cas, ces patients
seront envoyés en chirurgie et, lorsque le diagnostic n’a pas été
confirmé avant l’opération, il deviendra évident au moment de l’opération.
Souvent, ces patients ne peuvent pas être sauvés; la mortalité se
situerait entre 70 % et 90 %. Il faut souligner que l’ischémie précoce
est beaucoup plus difficile à diagnostiquer chez un patient. Sachant que
le taux de mortalité est très élevé aux stades avancés de l’ischémie,
les meilleures garanties de guérison pour le patient atteint de cette
maladie dépendent d’un diagnostic et d’un traitement précoces.
Le patient type est âgé de plus de 50 ans et a souvent des antécédents
de cardiopathie ischémique et de maladie vasculaire périphérique. Aux
stades précoces de l’ischémie, le patient se plaint de douleurs
abdominales intenses (dues à l’angiospasme) en l’absence de
signes péritonéaux. Les cliniciens ont décrit cette situation par
l’expression « douleur sans commune mesure avec les signes physiques ».
D’autres symptômes non spécifiques tels que nausées, vomissements et
modifications des habitudes intestinales peuvent être présents, mais ne
sont généralement pas très utiles pour le diagnostic.
| 4.2 Démarche
diagnostique |
page
306 |
4.2.1 ANALYSES DE LABORATOIRE
Il n’existe malheureusement pas de
marqueur sérique fiable de l’ischémie intestinale précoce, bien que
de nombreuses études aient cherché à trouver un tel marqueur
biochimique. La créatine kinase, la phosphatase alcaline, la lactate déshydrogénase,
la diamine oxydase et le phosphate inorganique font partie des marqueurs
biochimiques qui ont été examinés. Tous ces marqueurs seront anormaux
au stade avancé de la maladie, mais leurs changements au début de
l’ischémie sont trop variables pour être de quelque utilité en
clinique.
Quoique les modifications biochimiques associées avec l’ischémie
intestinale avancée ne soient pas spécifiques, on peut s’attendre à
une leucocytose. À cause de la déperdition de liquides dans l’abdomen,
on a souvent observé des perturbations électrolytiques et des anomalies
de la fonction rénale découlant de la déshydratation. Il peut également
survenir une hyperamylasémie après le passage de l’amylase de
l’intestin ischémique à la cavité abdominale, ce qui permet son entrée
dans la grande circulation par la suite. Dans certains cas, cette
hyperamylasémie peut être faussement interprétée comme un signe de
pancréatite. Enfin, au stade avancé de l’ischémie, l’analyse des
gaz du sang révélera généralement une acidose métabolique.
4.2.2 EXAMENS RADIOLOGIQUES
Les premiers examens radiologiques visent
à éliminer d’autres causes de douleur abdominale et de péritonite.
Tous les patients devraient subir une radiographie abdominale en position
debout et couchée sur le dos. Bien que ces radiographies puissent appuyer
un diagnostic d’ischémie, notamment par l’observation d’un épaississement
de la paroi intestinale et d’images « en empreintes de pouce », leur
but principal est d’exclure une perforation d’un viscère ou une
obstruction intestinale. Dans de nombreux centres médicaux, on a recours
à la tomodensitométrie comme examen de première intention pour les
patients souffrant de douleurs abdominales. Plusieurs marqueurs d’ischémie
ont été décrits par des radiologistes ayant des connaissances spécialisées
en tomodensitométrie, entre autres l’épaississement de la paroi
intestinale, l’oedème de la muqueuse, la pneumatose et la présence de
gaz dans les veines porte et mésentériques. Par injection de grandes
quantités de produits de contraste dans les veines périphériques,
l’occlusion des veines et des artères mésentériques peut maintenant
être mise en évidence chez certains patients. Bien sûr, bon nombre de
ces indices ne sont pas spécifiques et actuellement nous ne recommandons
pas l’usage de la tomodensitométrie pour le diagnostic de l’ischémie
intestinale. Toutefois, cet examen peut être utile pour exclure
d’autres processus morbides intra-abdominaux. Par exemple, il peut être
difficile de distinguer une pancréatite aiguë d’une ischémie
intestinale sur la base de l’examen clinique. Toutes les deux peuvent
s’accompagner d’une hyperamylasémie ou d’une péritonite. C’est
une situation où une tomodensitométrie abdominale peut s’avérer utile
pour exclure une inflammation rétropéritonéale.
L’échographie combinée avec un examen
Doppler du débit sanguin du réseau splanchnique artériel et veineux est
maintenant utilisée dans certains centres pour le dépistage de l’ischémie
d’origine mésentérique. Notre expérience personnelle de cette
technique est limitée et le rôle exact qu’elle sera appelée à jouer
n’est pas clairement défini. Des résultats expérimentaux obtenus dans
un modèle d’ischémie utilisant des lapins laissent entrevoir que
l’imagerie par résonance magnétique (IRM) pourrait également être
d’une grande utilité pour le diagnostic de l’ischémie d’origine mésentérique.
Il est certain que des anomalies artérielles et veineuses de même que
l’importance de la circulation collatérale peuvent être documentées
chez certains patients par IRM. Toutefois, une plus longue expérience
clinique sera nécessaire avant que cette technique puisse être complètement
évaluée.
L’angiographie demeure la norme pour le diagnostic de l’ischémie
d’origine mésentérique (figure
3) et, comme il est dit plus loin, elle peut jouer un rôle
important dans le traitement de ces patients. Nous sommes convaincus que
tous les patients chez lesquels une ischémie intestinale d’origine mésentérique
est soupçonnée devraient passer une angiographie pour qu’on puisse
confirmer le diagnostic et planifier le traitement. Chaque fois que
c’est possible, cette démarche devrait être adoptée même chez les
patients qui ont une péritonite. On a souvent tendance à envoyer ces
patients directement en salle d’opération sans faire d’angiographie.
Ils doivent être traités rapidement mais une angiographie peut s’avérer
bénéfique malgré le court délai qu’elle impose. En plus de servir à
reconnaître les patients qui pourraient avoir besoin d’une embolectomie
ou de reconstruction vasculaire, elle permettra de traiter les
angiospasmes au cours de la période périopératoire. Cette ligne de
conduite thérapeutique exige deux choses. Premièrement, pour que le
traitement soit efficace, un radiologiste spécialisé dans les techniques
invasives doit être disponible en tout temps et il doit y avoir un système
permettant le fonctionnement de la salle d’angiographie dans un bref délai.
Deuxièmement, le médecin doit réaliser qu’il faut s’attendre à un
nombre appréciable de résultats négatifs avec ce faible seuil pour
l’angiographie.
4.3.1 RÉANIMATION ET ÉVALUATION
Il est important d’insister sur le fait
que si un diagnostic d’ischémie mésentérique est soupçonné,
l’examen et le traitement subséquent doivent être efficaces et énergiques
si l’on veut diminuer la morbidité et la mortalité. Le traitement
initial pour tous les patients est la réanimation. La réanimation nécessaire
varie énormément selon le degré et l’étendue de l’ischémie. Ainsi,
l’ischémie précoce nécessite peu de réanimation, alors que les
patients dont l’intestin est infarci pourraient avoir besoin d’être
admis aux soins intensifs et mis sous surveillance par des techniques
invasives. L’insertion d’une sonde de Swan-Ganz pour la surveillance
de la pression centrale peut être d’une grande utilité dans la réanimation
du patient en état de choc qui a aussi une cardiopathie sous-jacente. Il
faut garder à l’esprit que, chez les patients qui ont un infarctus
intestinal étendu et avancé, une « stabilité » complète peut ne
jamais être atteinte et que, par conséquent, l’examen et le traitement
doivent commencer sans délai. Toutefois, une « instabilité » qui
persiste est, sans le moindre doute, un mauvais présage. D’une manière
générale, on devrait éviter les vasopresseurs pour maintenir la
pression sanguine parce qu’ils peuvent accroître le degré d’ischémie
intestinale. Le rôle des antibiotiques n’est pas clairement défini.
Notre règle est d’administrer aussitôt que possible un traitement
antibiotique à large spectre aux patients qui font une péritonite. En
l’absence de péritonite, les antibiotiques sont employés au cours de
la période périopératoire si l’intervention chirurgicale s’avère nécessaire.
L’algorithme de traitement que nous recommandons est présenté dans
la figure 4.
Essentiellement, les patients sont divisés en deux groupes : ceux qui
font une péritonite et ceux qui n’en font pas. Bien que tous les
patients ayant une péritonite doivent subir une laparotomie, le
traitement précis pour les deux groupes de patients sera dicté par les résultats
de l’angiographie. Ces derniers peuvent être classés en quatre grandes
catégories.
Occlusion thrombotique Ce résultat
est généralement obtenu en faisant passer dans l’aorte un produit de
contraste. Cependant, il peut parfois être difficile de distinguer
l’occlusion thrombotique par une embolie artérielle proximale.
L’autre difficulté avec ce résultat est qu’il est parfois dû à une
obstruction chronique qui n’est pas nécessairement liée aux signes et
aux symptômes du patient au moment de l’examen. Dans la plupart des cas,
ces patients auront besoin d’une reconstruction artérielle, mais le
plan de traitement final sera fondé sur l’anatomie vasculaire précise
et sur le degré de circulation collatérale. En présence d’une péritonite,
il faudra presque toujours procéder à une résection de l’intestin.
Une perfusion préopératoire de papavérine peut certainement être utile
chez certains patients. Toutefois, selon le siège de l’obstruction
vasculaire, il pourrait être impossible de trouver un endroit où insérer
un cathéter pour la perfusion.
Embolie majeure Ces emboles sont
habituellement situés dans la partie proximale de l’artère mésentérique
supérieure. La majorité des patients devraient être envoyés en
chirurgie pour évaluation de l’opportunité d’une embolectomie,
qu’il y ait ou non des signes péritonéaux. La perfusion de papavérine
au cours de la période périopératoire devrait être employée pour
diminuer l’angiospasme provoqué par l’ischémie.
Embolie mineure Ces emboles sont
limités aux branches de l’artère mésentérique supérieure ou à la
portion du vaisseau qui est distale par rapport à l’origine de l’artère
iléo-colique. À moins que des signes péritonéaux ne soient présents,
ces patients devraient recevoir une perfusion de papavérine et être gardés
sous observation.
Angiospasme (ischémie non occlusive) Ce
résultat peut être obtenu en réaction à une obstruction artérielle mécanique.
Toutefois, lorsqu’il constitue la seule observation, cela indique la présence
d’une ischémie non occlusive. Le traitement recommandé est une
perfusion de papavérine.
4.3.2 PERFUSION DE PAPAVÉRINE
La perfusion de papavérine a été
recommandée comme principal élément du traitement médical de l’ischémie
mésentérique. Bien que nous soyons d’accord avec son utilisation, il
faut souligner que son efficacité n’a pas été démontrée de manière
absolue par des essais cliniques menés en bonne et due forme.
La papavérine est un dépresseur des fibres lisses. Administrée par
voie générale, elle provoquera une dilatation non spécifique de
l’arbre vasculaire. Toutefois, comme elle est presque complètement métabolisée
après un seul passage hépatique, son administration sélective dans la
circulation mésentérique produit des effets généraux minimes. Cela
permet d’obtenir la vasodilatation de la circulation mésentérique sans
baisse de la pression artérielle générale. Ordinairement, la papavérine
est perfusée dans la circulation mésentérique (habituellement l’artère
mésentérique supérieure) après l’introduction sélective, guidée
par angiographie, d’un cathéter dans le tronc artériel. La papavérine
est dissoute dans une solution physiologique isotonique à la
concentration de 1 mg/mL, quoiqu’une concentration plus élevée puisse
être utilisée. Il ne faut pas ajouter d’héparine à cette solution,
car elle cristalliserait. La perfusion est amorcée à raison de 30 mg/heure
et peut être augmentée jusqu’à 60 mg/heure. Dans la plupart des cas,
la perfusion de papavérine est maintenue pendant 24 heures. Le cathéter
est ensuite rincé avec une solution physiologique isotonique pendant 30
minutes et l’angiographie est répétée. Si l’angiospasme persiste,
ce cycle devrait être répété toutes les 24 heures pendant 5 jours au
maximum. Au cours de la perfusion, les signes vitaux du patient doivent être
surveillés. Une baisse subite de la tension artérielle indique
habituellement que le cathéter s’est déplacé de la circulation mésentérique
vers l’aorte. Cela peut être confirmé par un angiogramme fait au
chevet du patient. En général, la perfusion de papavérine est assez sûre
et les complications majeures sont habituellement liées à
l’installation initiale du cathéter artériel. Les complications
comprennent des lésions de l’artère fémorale, la mobilisation de
plaques athéroscléreuses accompagnée d’embolies des membres inférieurs
et la formation d’un faux anévrisme après le retrait du cathéter.
4.3.3 INTERVENTION CHIRURGICALE
Le rôle de l’intervention chirurgicale
est d’évaluer la viabilité de l’intestin ischémique, d’effectuer
la résection si elle est nécessaire et, si possible, d’atténuer ou de
contourner une obstruction vasculaire. Si l’on peut, l’intervention de
chirurgie vasculaire devrait être faite en premier, de façon que ses
effets sur la viabilité intestinale puissent être évalués.
L’une des décisions les plus difficiles pour le chirurgien est de déterminer
si les lésions intestinales sont réversibles ou non. Des critères
subjectifs tels que la couleur des parois intestinales, la présence de péristaltisme
et la perception de pulsations mésentériques sont souvent employés.
Malheureusement, ces critères peuvent mener à une évaluation inexacte
dans plus de 50 % des cas. Cela a incité les chirurgiens à employer une
approche de réintervention. Par cette approche, seuls les segments les
plus manifestement infarcis sont réséqués et tous les autres segments
sur lesquels un doute plane sont laissés en place. Une réintervention
est ensuite effectuée dans les 24 heures pour décider de la nécessité
de procéder à d’autres résections. Plus récemment, plusieurs mesures
objectives ont été employées pour l’évaluation de la viabilité
intestinale. Ces mesures comprennent la coloration par produits
fluorescents, la vélocimétrie laser, l’oxymétrie de surface et la détermination
du pH intramural. Actuellement, aucune de ces techniques n’a été
largement adoptée mais, au fur et à mesure qu’elles seront améliorées,
elles peuvent en venir à jouer un rôle important dans l’évaluation de
la viabilité intestinale. Une deuxième situation difficile pour le
chirurgien est le traitement des patients qui ont un infarctus intestinal
presque complet. Même après résection, le taux de mortalité dans ce
groupe de patients est très élevé et ceux qui survivent doivent ensuite
être alimentés indéfiniment par nutrition parentérale. Chez les
patients âgés qui ont d’autres problèmes médicaux sous-jacents, de
nombreux chirurgiens choisissent de ne pas faire de résection. Chez un
patient plus jeune, victime d’un accident vasculaire catastrophique, la
démarche a tendance à être plus énergique, en particulier parce
qu’avec les progrès constants dans la transplantation d’intestins, on
peut espérer que, d’ici à quelques années, l’intestin réséqué
pourra être remplacé.
  
|