
 
| 3. RÉSEAU
VASCULAIRE MÉSENTÉRIQUE |
|
Le débit sanguin vers les organes
splanchniques dérive de trois troncs artériels principaux : le tronc
coeliaque, l’artère mésentérique supérieure et l’artère mésentérique
inférieure. Le tronc coeliaque irrigue le tractus gastrointestinal supérieur
(estomac et duodénum), l’artère mésentérique supérieure irrigue le
tractus gastro-intestinal moyen (du duodénum au côlon transverse) et
l’artère mésentérique inférieure assure l’irrigation du tractus
gastrointestinal inférieur (du côlon transverse au rectum). Chacun de
ces trois troncs artériels irrigue son territoire particulier du tractus
gastro-intestinal par un vaste réseau d’arcades artérielles. Ce système
d’arcades permet une circulation collatérale efficace et constitue généralement
une protection contre l’ischémie en permettant au sang d’atteindre un
segment particulier du tractus gastro-intestinal par plusieurs voies.
Comme il est indiqué dans la figure
2, des anastomoses entre les trois systèmes artériels
assurent une protection vasculaire additionnelle. La communication entre
le système coeliaque et le système mésentérique supérieur passe généralement
par les artères pancréaticoduodénales supérieure et inférieure. Les
systèmes mésentériques supérieur et inférieur sont raccordés par
l’arcade de Riolan et par l’artère bordante colique de Drummond, des
vaisseaux qui relient l’artère colique transverse (une branche de
l’artère mésentérique supérieure) et l’artère colique gauche (une
branche de l’artère mésentérique inférieure). De plus, il y a
communication entre l’artère mésentérique inférieure et des branches
des artères iliaques internes, par le rectum. Le calibre de ces
anastomoses varie considérablement selon qu’il y a ou non atteinte
vasculaire, mais il est important de réaliser que dans les états
chroniques d’insuffisance vasculaire, elles peuvent maintenir le débit
sanguin vers la région qu’elles irriguent, même lorsqu’un tronc artériel
est complètement obstrué. Il est fréquent de trouver un ou même deux
troncs artériels complètement obstrués chez un patient asymptomatique
atteint d’une maladie vasculaire chronique. En fait, on a même rapporté
des cas où les trois troncs étaient obstrués chez des patients qui
conservaient néanmoins une circulation splanchnique. Toutefois, dans bien
des cas, jusqu’à 30 %, les anastomoses entre les artères mésentériques
supérieure et inférieure, par l’arcade de Riolan et l’artère
bordante colique de Drummond, peuvent être de faible calibre ou absentes,
ce qui rend la région de l’angle colique gauche particulièrement vulnérable
à une ischémie aiguë. Cette région de faible circulation collatérale
est souvent qualifiée de « zone critique ».
| 3.2 Physiologie
de la circulation splanchnique |
page
302 |
La circulation mésentérique reçoit
environ 30 % du débit cardiaque. Le débit sanguin mésentérique diminue
à l’état de jeûne et augmente après les repas. Le débit sanguin est
approximativement le même (environ 700 mL/min chez l’adulte) dans les
troncs coeliaque et mésentérique supérieur et deux fois plus important
que le débit du tronc mésentérique inférieur. La distribution du flux
sanguin dans les parois intestinales n’est pas uniforme et il varie
entre la muqueuse et la musculaire. La muqueuse a le taux métabolique le
plus élevé et reçoit donc environ 70 % du débit sanguin mésentérique.
Si l’on compare des segments de l’appareil gastro-intestinal de poids
égaux, l’intestin grêle reçoit le plus gros volume de sang, suivi du
côlon puis de l’estomac.
La régulation du débit sanguin
gastro-intestinal a fait l’objet de nombreux écrits. Plusieurs facteurs
sont en cause. Quelques-uns des aspects les plus importants de la résistance
vasculaire mésentérique seront discutés ici. La résistance vasculaire
est proportionnelle à 1/r4 (où r = le rayon du vaisseau). Par
conséquent, plus l’artère est petite, plus grande est sa capacité de
contribuer à la résistance vasculaire. On sait que la plus grande partie
de la régulation du débit sanguin se fait au niveau des artérioles, que
l’on appelle aussi vaisseaux de résistance. La régulation du débit
sanguin au niveau des grands troncs artériels est minime. En fait, le
diamètre de ces grands troncs artériels peut être réduit de 75 % avant
que le débit sanguin ne diminue. Le débit sanguin est aussi contrôlé
au niveau du sphincter précapillaire. À l’état de jeûne, le cinquième
seulement des capillaires sont ouverts, ce qui laisse une énorme réserve
qui permet de répondre à une demande métabolique accrue.
Le système nerveux sympathique, des
facteurs humoraux et des facteurs locaux constituent les plus importants mécanismes
de régulation du débit sanguin splanchnique. Le système nerveux
sympathique, par l’entremise des récepteurs a-adrénergiques,
joue un rôle important dans le maintien du tonus vasculaire basal et
comme médiateur de la vasoconstriction. L’activité b-adrénergique
semble servir de médiateur de la vasodilatation et il semble que
l’antre gastrique soit particulièrement bien pourvu en récepteurs b-adrénergiques.
Les facteurs humoraux qui interviennent dans la régulation du débit
sanguin gastro-intestinal comprennent les catécholamines, le système rénine-angiotensine
et la vasopressine. Ces facteurs pourraient jouer un rôle particulièrement
important dans les états de choc et, chez certains patients, dans la
pathogenèse de l’ischémie non occlusive. Les facteurs locaux semblent
intervenir surtout dans l’adaptation du débit sanguin à la demande métabolique.
Une augmentation du métabolisme peut avoir pour conséquence une
diminution de la pO2, une augmentation de la pCO2 et
une augmentation de la concentration d’adénosine, chacun pouvant agir
comme médiateur d’une réponse hyperémique.
Des travaux de recherche récents et
passionnants ont établi que l’endothélium vasculaire est une source de
substances vasoactives puissantes telles que l’oxyde nitrique (vasodilatateur)
et l’endothéline (vasoconstricteur). Bien que ces substances dérivées
de l’endothélium puissent exercer une action généralisée, il
semblerait que leur principal effet soit local et de type paracrine. On
sait que ces substances vasoactives ont la capacité d’altérer de manière
spectaculaire le débit sanguin mésentérique, mais leur rôle exact dans
les situations normales et pathologiques reste à élucider.
L’intégration de ces systèmes de régulation et les effets de
facteurs tels que les maladies vasculaires, la motricité, la pression
intraluminale ou les médicaments demeurent mal compris. La clef de la
compréhension et du succès dans le traitement de l’ischémie
intestinale réside dans une meilleure connaissance de la physiologie de
l’intestin.
| 3.3 Pathophysiologie
de l’ischémie intestinale |
page
304 |
L’ischémie intestinale se produit
lorsque la demande métabolique du tissu dépasse l’apport en oxygène.
Il est évident que de nombreux facteurs peuvent intervenir dans ce déséquilibre
entre l’apport et la demande en oxygène. Ceux-ci comprennent l’état
hémodynamique général, le degré d’athérosclérose, l’importance
de la circulation collatérale, les mécanismes de régulation neurogènes,
humoraux ou locaux de la résistance vasculaire et les produits anormaux
du métabolisme cellulaire avant et après la reperfusion d’un segment
ischémique. L’occlusion ou l’hypoperfusion aiguë d’un gros
vaisseau mésentérique produit généralement une ischémie transmurale (gangréneuse)
de l’intestin grêle et du côlon. Par contre, l’occlusion aiguë
d’un ou de plusieurs vaisseaux intramuraux entraîne généralement une
ischémie intramurale (non gangréneuse). Toutefois, il peut y avoir des
exceptions dans les deux cas, selon la gravité de l’occlusion ou
l’hypoperfusion. Comme on l’a mentionné précédemment, la muqueuse
est la partie de la paroi de l’appareil gastro-intestinal où le métabolisme
est le plus élevé et c’est donc la première couche du tissu à
montrer des signes d’ischémie. Les premiers signes de l’ischémie se
manifestent au sommet des villosités intestinales. Avec l’évolution de
l’ischémie, des modifications deviennent apparentes en moins de 10
minutes au niveau ultrastructural, et les lésions cellulaires sont étendues
après 30 minutes. La perte de la partie supérieure des villosités de
l’intestin grêle et de la muqueuse superficielle du côlon est suivie
d’oedème, d’hémorragie de la sous-muqueuse et, finalement, de nécrose
transmurale.
La réaction intestinale à l’ischémie
est d’abord caractérisée par un état d’hypermotricité. C’est
cette importante activité motrice qui produit chez le patient une douleur
intense, bien qu’à ce stade de la maladie la lésion ischémique puisse
être limitée à la muqueuse. Au fur et à mesure que l’ischémie évolue,
l’activité motrice cesse et la perméabilité de la muqueuse gastro-intestinale
augmente, ce qui provoque une augmentation du passage de bactéries.
Lorsque l’ischémie devient transmurale, apparaît une inflammation viscérale
et pariétale aboutissant à une péritonite.
Le phénomène de l’angiospasme est un facteur important souvent
responsable de l’ischémie intestinale ou de son aggravation. Il a été
nettement démontré que les formes occlusives autant que non occlusives
de l’ischémie artérielle peuvent avoir pour résultat un angiospasme
prolongé, même après que l’occlusion a été levée ou que la
pression de perfusion a été ramenée à la normale. Cet angiospasme peut
persister pendant plusieurs heures et provoquer une ischémie prolongée.
Le mécanisme responsable de cet angiospasme n’est pas clairement défini,
mais des observations préliminaires indiquent que l’endothéline,
puissant vasoconstricteur, pourrait être en cause. Jusqu’ici, un grand
nombre des techniques d’intervention employées pour le traitement de
l’ischémie mésentérique aiguë ont eu pour objectif de neutraliser
cet angiospasme.
Les lésions de reperfusion sont un deuxième
facteur qui peut être responsable d’une aggravation de l’atteinte
ischémique. Ce phénomène a été bien démontré en laboratoire où
l’on a révélé que la reperfusion provoque plus de lésions
cellulaires que l’ischémie elle-même. Parks et Granger ont montré
dans un modèle animal que les lésions sont plus importantes après une
heure d’ischémie et trois heures de reperfusion qu’après quatre
heures d’ischémie. Le mécanisme qui est à l’origine de ces lésions
de reperfusion paraît être lié aux métabolites réactifs de l’oxygène
que l’on pense être libérés des granulocytes adhérents. On ne sait
pas quel rôle les lésions de reperfusion jouent chez les personnes
souffrant d’ischémie occlusive et non occlusive.
  
|